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La troisième révolution du livre ?
[vendredi 18 juin 2010 - 21:00]
Edition
Couverture ouvrage
l'Edition électronique
Éditeur : La Découverte
126 pages
Résumé : En 128 pages, l’essentiel sur les mutations de l’édition et  sur ses enjeux intellectuels, économiques et politiques.  

Cela pourrait sembler une drôle d'idée que de publier un livre en papier pour parler de l'édition électronique ! Ce ne sont pourtant pas les textes qui manquent sur le sujet sur Internet, à commencer par le blog des deux auteurs du présent ouvrage, Homo Numericus. On peut encore comprendre qu'un éditeur veuille mettre à son catalogue une analyse du phénomène mais il peut sembler plus surprenant que des spécialistes du sujet acceptent de se livrer à ce jeu : le papier garderait-il son prestige ? Permet-il encore de toucher un public qui ne lit pas sur écran ? S'agit-il d'un moyen comme un autre de prêcher la bonne parole ? Est-il finalement si pertinent d'opposer publication sur papier et publication en ligne ? Une chose est en tout cas certaine, à grand renfort de formules comme  "au défi du numérique", "au défi des nouvelles technologies" et du champ lexical de la bataille voire de la guerre, nombreux sont les médias qui présentent comme un véritable combat les modifications qui apparaissent dans le domaine de l'édition et de la diffusion des données, des ressources, des textes et des œuvres.
 
À l'inverse, au sein des bibliothèques, il est devenu banal de prêter des liseuses électroniques (dont le nom, "reader", "liseuse", "tablette", "livrel"... n'est pas fixé, ce qui est en soi révélateur), les bibliothèques universitaires dépensent parfois plus en ressources électroniques qu'en livres imprimés et bien des chercheurs n'ont pas vu de livre imprimé depuis les manuels de leurs études. Entre les craintes des réactionnaires de tout poil et les ébahissements gratuits des technodules, il convenait de faire le point afin d'expliquer clairement les possibilités et les enjeux de l'édition électronique, et éventuellement d'identifier le probable dans l'arbre des possibles, sans faire l'impasse sur les nombreuses inconnues qui demeurent.
 
La définition même de l'édition électronique n'est guère aisée à donner et c'est sans doute un des grands intérêts de l'ouvrage que de tenter de poser des définitions claires afin que l'on sache de quoi il est question. Les auteurs entendent donc parler ici de tout texte destiné à être lu sur un support électronique, que ce soit a posteriori (livres imprimés numérisés) ou par destination (édition en ligne)  . Cela leur permet de dessiner une typologie en trois points correspondant aux trois dimensions de l'édition électronique : d'une part la numérisation, c'est à dire le fait de rendre lisible sur un support électronique un texte d'abord publié sur papier (ou un autre support physique) ; d'autre part, l'édition numérique, ou le fait de publier des textes directement sur support numérique en bénéficiant de tous les apports de cette technologie. Enfin, l'édition en réseau qui consiste à utiliser les technologies numériques dans de nouveaux modes de production des textes.

Le fait que la première partie de l'ouvrage soit consacrée à la question du droit d'auteur n'est pas sans signification, tant la question du "piratage" a été présente dans l’actualité et tant ce dernier a pu servir d' "épouvantail" et être instrumentalisé à des fins politiques. Le passage du papier à l'écran entraîne des modifications dans l'usage des documents, qui se retrouvent à tous les niveaux de leur utilisation. Le changement le plus évident est qu’un fichier numérique peut être reproduit à l’infini sans perte de qualité. D’où la possibilité de le distribuer gratuitement, avec toutes les conséquences économiques que cela peut avoir. D’où également plusieurs réponses qui ont pu être apportées. La première de ces réponses est d’embarquer un programme destiné à gérer ces droits de reproduction (les DRM) : les inconvénients sont tels que les fabricants de disques ont d’ores et déjà presque tous renoncé à leur usage ; seuls certains éditeurs de livres espèrent encore les imposer. Les licences libres (en particulier les Creative Commons) constituent une seconde réponse, où les conditions de réutilisation sont là aussi fixées à l’avance, par un contrat où l’auteur se réserve non pas tous mais une partie de ses droits. On peut néanmoins regretter que ces licences ne soient abordées que dans cette optique de nouvel équilibre à trouver entre le producteur et le lecteur, ce qui est sans doute restrictif, car elles ne servent pas uniquement à résoudre le problème de la réutilisation des œuvres en en indiquant les possibilités a priori mais permettent également la modifications des œuvres, sans lesquelles tout travail collaboratif est impossible – certains, comme Wikipédia, allant jusqu'à pleinement identifier le lecteur à l'auteur. C'est pourquoi il n'est peut-être pas possible de suivre jusqu'au bout les auteurs quand ils expliquent que DRM et CC mettent l'auteur au centre du processus, place naguère occupée par les éditeurs : cela n'est pas faux mais le sens d' "auteur" n'est certainement pas le même que dans l'édition traditionnelle, tant le fait de renoncer à une partie de ses droits a d'implications.
 
La seconde partie est consacrée à la très épineuse question des modèles économiques remis en cause et de ceux mis en avant par les mutations que l'on a vu apparaître dans le domaine du numérique. Les auteurs commencent – et cela est bienvenu – par nuancer très fortement, chiffres à l'appui, la crise de la publication sur papier en montrant que la situation est plus complexe et que certains pans de l'édition se portent fort bien. C'est sans doute la presse quotidienne, directement concurrencée par le Net, qui peine le plus à trouver un nouveau modèle économique pouvant aller du tout libre accès financé par la publicité (Rue89) au tout réservé aux abonnés (Médiapart) ; mais l'apparition des livres électroniques vient aussi poser la question des modes de ventes et des prix à appliquer, entre risque de n'être pas rentable et risque de piratage généralisé si les prix sont trop élevés. En tout état de cause, dans les milieux de l’édition (au pluriel car ils ne se réduisent certainement pas à l’édition littéraire de fiction, malgré la surreprésentation de cette dernière dans les médias grand public) se posent des questions, en particulier celle de la publication scientifique où les "géants"  doivent repenser leur fonctionnement à l'aune de l'open access de plus en plus utilisé, en complémentarité avec les licences Creative Commons.
 
Si les deux premières parties sont destinées à mettre en valeur les enjeux actuels et à expliciter le contexte intellectuel, économique et juridique, les trois dernières reprennent ce que les auteurs ont défini comme les trois types d'édition électronique. On sait combien la question de la numérisation est stratégiquement importante : ce n'est pas un hasard si les politiques s'en sont emparés et si la question d'un éventuel accord avec Google est devenue un enjeu culturel national.
 
Les premières tentatives, telles que le "Project Gutenberg", datent d'avant même l'invention du Web : il s'agit de mettre à disposition des textes et non des éditions – ce qui sera également le cas, dans un premier temps, de Wikisource, projet frère de Wikipédia. De nombreuses bibliothèques et institutions publiques ont pris le relais, en numérisant souvent en mode image. L'arrivée de Google remet tout en cause et fait sortir la question du petit cercle des historiens et conservateurs de bibliothèques, avec en arrière-plan l'enjeu du contrôle de l'accès à l'information, car il ne s'agit plus seulement de mettre à disposition des textes mais d'imaginer des services qui utilisent les textes comme matière première en y ajoutant des métadonnées pertinentes pour des usages nouveaux.

L'édition numérique, telle que définie par nos auteurs, va au-delà de cela et correspondrait à un second âge de l'édition numérique. En fait, il faudrait nuancer cette question d' "âge", qui ne devrait pas être comprise dans un sens chronologique puisque nous avons vu que les premières entreprises de "numérisation" se livraient en fait à de l'édition numérique native (certes de textes auparavant publiés sur papier). De manière un peu surprenante, les auteurs se concentrent alors sur le nouveau matériel qui permettra à de tels textes d'être diffusés en permettant une lecture plus aisée correspondant aux attentes des lecteurs. Surprenante, car les liseuses, en plein développement actuellement, permettront de lire tous les documents numériques, y compris ceux issus de la numérisation. Les auteurs soulignent la multiplicité des usages de lecture et les relient à des machines qui seront appelées à posséder des capacités différentes : il est certain que bien des textes peuvent se lire sur un simple iPhone, particulièrement ceux qui prodiguent des renseignements pratiques où la forme livre est peu utile (recettes de cuisine, guides touristiques...). Pour le reste, l'apparition de liseuses constitue sans doute une étape utile, particulièrement quand ces dernières seront de format A4, pliables et en couleur, afin d'habituer les esprits avant une dématérialisation complète des supports de lecture.
 
Ils mettent surtout à profit leur habileté d'ingénieurs pour émettre des spécifications sur ce que devra être un texte numérique afin d'être pleinement utile au lecteur :
 
● Lisible :
Décrit grâce à un format ouvert ;
Recomposable selon le lecteur utilisé ;
Conservable, c'est à dire que le texte soit bel et bien vendu et non pas loué. Donc qu'on puisse retrouver le livre électronique acheté après avoir changé d'ordinateur.
● Manipulable :
Indexable ;
Diffusable (copié-collé, mail, impression) ;
Annotable.
● Citable :
Identifiable (URL stable et lisible) ;
Correctement décrit (métadonnées précises et complètes) ;
Interopérable : un livre n'est plus un système fermé mais communique avec d'autres systèmes d'information.
 
Nous nous sommes permis de prendre le temps de citer ces éléments ici car ils nous semblent fondamentaux et souvent mal compris des éditeurs, trop frileux ou demeurant sur un mode de pensée issu de l'édition papier, avec un véritable risque de disparition s'ils ne parviennent pas à trouver leur place dans le nouveau système économique. Et avec de véritables risques pour les lecteurs si des acteurs économiques suffisamment puissants parviennent à imposer un système fermé de type iTunes/iPad ou Windows : a-t-on envie de devoir reconstituer sa bibliothèque à chaque changement d'ordinateur ou d'être contraint d'acheter ses livres uniquement chez notre fournisseur d'ordinateurs ? De nombreuses études (dernièrement celle de Constance Krebs pour Le Motif) et expériences (publie.net de François Bon) montrent que le piratage provient avant tout d'une offre inadaptée ou inexistante. Bien loin de lutter contre le piratage, les DRM le confortent. De plus, dans le domaine de l'édition scientifique, où le poids des grands éditeurs internationaux était tel qu'ils sont parvenus à imposer un modèle non économiquement viable sur le long terme, ces derniers mettent de l'eau dans leur vin et sont loin d'être toujours opposés au mouvement de l'open access. Les auteurs soulignent enfin le manque d'ambition des "sites compagnons" des nouveaux livres et de l'incapacité des éditeurs à animer des communautés, échouant ainsi à tirer parti de la richesse des réseaux : les sites demeurent statiques et refermés sur eux-mêmes au lieu de s'ouvrir sur les lecteurs, qui risquent du coup de s'en détourner.


Le dernier avatar de l'édition électronique est en effet selon nos deux auteurs l'édition en réseau, qui remet en cause non plus l'organisation de la "chaîne du livre" mais son existence même par la rupture de son caractère unidirectionnel, le caractère désormais mouvant de l'écrit et une nouvelle définition de l'auteur, qui peut renoncer à une partie de ses droits au profit du bien public. "La capacité des entreprises d'édition à faire accéder l'écrivant au statut d'auteur et le monopole qu'elles détiennent alors sur cette capacité semblent s'effondrer"   : on sait désormais qu'il ne s'agit nullement d'une désintermédiation mais d'une redéfinition profonde de la médiation, soit que des professionnels encadrent des amateurs, soit que le travail soit réparti selon les compétences, le temps et les possibilités matérielles de chacun. L'exemple le plus achevé de ce type d'édition est sans doute l'encyclopédie Wikipédia avec sa très complexe et très prosaïque organisation destinée à organiser le travail de tous, reposant sur des règles mais également sur la discussion et la négociation.
 
Plus que d'autres manuels de la même collection, ce livre prend parti. Car l'édition électronique cherche encore ses formes et son identité : s'y rencontrent des intérêts divergents alors que le modèle économique n'est pas tout à fait fixé. À cet égard, nos deux auteurs ne cachent pas leurs positions. Marin Dacos est ingénieur de recherche au CNRS et dirige le Cléo, unité de service qui comprend notamment la plate-forme d'édition ouverte en ligne revues.org. Pierre Mounier est responsable de la formation du Cléo. Tous deux animent le blog Homo Numericus et animent un séminaire à l'EHESS : ils sont engagés en faveur de l'ouverture des formats et de l'open access et considèrent assurément que le lecteur doit être au centre des nouvelles pratiques. Nous avons rappelé plus haut certaines propositions qui demandent à être entendues  par l'ensemble des acteurs économiques et politiques : alors que les acteurs du disque ont presque abandonné les DRM et que des plates-formes ont souligné leur inefficacité (sans même parler du mépris du lecteur qu'elles impliquent), il serait catastrophique que les textes se referment sur eux-mêmes. Dacos et Mounier rappellent comment Amazon a purement et simplement fait disparaître à distance de la tablette de ses clients le livre 1984, dont l’entreprise s’était rendu compte un peu tard qu’elle ne possédait pas les droits de vente. À une période où les procédures s’inventent et se mettent en place pour des dizaines d’années, il serait très dangereux de transformer la vente de livre en location longue durée sans aucun engagement de la part du vendeur et d’obliger le lecteur à racheter le même texte quand il passe d’une liseuse de marque A à un ordinateur de marque B.
 
Soulignant à la fois l’environnement intellectuel et ces questions économico-politiques, Marin Dacos et Pierre Mounier présentent, en bons pédagogues et en parfaits connaisseurs de leur sujet, les enjeux actuels de ce champ en une centaine de pages seulement – ce qui est un tour de force. Ils ne s’adressent ainsi pas seulement aux professionnels ou aux étudiants de ce champ mais à tous les curieux des mutations qui se font actuellement jour, en se mettant à la portée de tous les lecteurs. Sans doute l'ouvrage sera-t-il rapidement obsolète, nécessitant des éditions successives, mais il permet de prendre le temps de sortir du flux des informations, de s'arrêter et de faire le point sur des pratiques qui sont entrées dans notre vie quotidienne mais ne datent finalement que de quelques années, et au sujet desquelles bien des questions se posent encore. Et cela est précieux.
 

Rémi MATHIS
Titre du livre : l'Edition électronique
Auteur : Marin Dacos, Pierre Mounier
Éditeur : La Découverte
Collection : Repères
Date de publication : 25/03/10
N° ISBN : 978-2707157294
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1 commentaire

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Pierre Mounier

23/06/10 09:54
Bonjour,

merci beaucoup pour cette belle critique qui réussit le tour de force de résumer en 4 pages notre livre de 128 pages ! Quant à votre question initiale, nous n'imaginons pas le livre numérique contre le papier mais plutôt l'édition électronique comme un processus de création du livre dont la matérialisation imprimée est un aboutissement possible. L'imprimé rend d'autres services que la diffusion en ligne. Il nous permet dans ce cas en effet de toucher un public moins spécialisé et nous a permis, par la contrainte d'écriture qu'il représente, de faire l'effort de synthèse que vous évoquez. Comme vous l'indiquez, ce livre est sans doute à péremption rapide. Blogo Numericus nous permettra de rendre accessibles mises jour et actualisations, ce que ne permet pas le support imprimé. Un autre exemple de la complémentarité des supports.

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