De l’économie du bizarre au grand n’importe quoi
[jeudi 17 juin 2010 - 15:00]
Economie
Superfreakonomics
Steven D. Levitt, Stephen J. Dubner
Éditeur : Denoël
332 pages
Une des variantes de List consiste notamment non plus à donner de l’argent au premier joueur mais à le lui faire gagner d’abord, ainsi qu’au deuxième, le premier joueur choisissant ensuite de prendre tout l’argent gagné, ou seulement le sien, ou rien. Les résultats indiquent alors que quelqu’un qui pense avoir gagné honnêtement son argent, et qui sait que l’autre est dans la même situation, aura tendance à ne pas renoncer à l’argent qu’il a gagné ni à prendre celui qui ne lui appartient pas. Les précédents résultats d’
Ultimatum et de
Dictator ne seraient donc que des "légendes de laboratoire", dus à des biais qu’il restait à identifier. Le premier, bien connu des sociologues, est le biais de sélection : il est probable que ceux qui se portent volontaires pour jouer à
Dictator sont plus coopératifs que la moyenne. Le deuxième est le biais d’observation, particulièrement pernicieux en sciences humaines : si la bactérie ne change pas de comportement sous l’œil du biologiste, l’être humain en revanche agit de façon différente quand il se sait observé, et encore plus si c’est par quelqu’un paré par le sens commun des vertus de la science, en l’occurrence un économiste (ce biais est également connu en sociologie sous le nom d’effet Hawthorne). Ce qui nous amène au troisième biais, lié au contexte du laboratoire. Le psychiatre Martin Orne considère en effet que les situations de laboratoire favorisent "la coopération forcée", dont une illustration serait apportée par l’expérience de Stanley Milgram, récemment replacée sous le feu des projecteurs par la production du faux jeu télévisuel "La Zone Xtrême".
Fidèles donc à leur conviction sur l’importance universelle des incitations, les auteurs s’attachent à défendre l’idée d’un altruisme toujours déjà tâché de considérations égoïstes, autrement dit à illustrer une fois de plus les mécanismes de ce que les économistes appellent "altruisme impur" ou "altruisme rentable".
Géo-ingénierie et changement climatique
Si la plupart des résultats exposés dans SuperFreakonomics ne sont pas inédits mais des résultats de seconde main, au moins les auteurs ont-ils le mérite de les faire connaître au grand public, avec pédagogie et humour. Là où le bât blesse en revanche, c’est quand ils consacrent le dernier chapitre de leur livre à la question du changement climatique et de la géo-ingénierie, qu’ils présentent comme une solution miracle, sans resituer le débat dans son contexte ni faire preuve du moindre esprit critique. C’est ainsi que sont exposées les activités d’Intellectual Ventures, un laboratoire qui s’est inspiré de l’impact des explosions volcaniques pour imaginer un procédé qui, en relâchant du soufre dans l’atmosphère, permettrait de réduire la teneur en CO2. Nom du projet ? "Un tuyau atmosphérique pointé vers le ciel" ou plus sérieusement "un bouclier stratosphérique pour stabiliser le climat". Concrètement, il s’agirait d’une cheminée de 29 kilomètres de haut rejetant du soufre dans la stratosphère, en recyclant le soufre normalement rejeté par des centrales à charbon.
Si l’idée a de quoi séduire, elle est dangereuse en ceci qu’elle mêle sans précaution des vérités avérées et parfois méconnues – l’activité volcanique contribue à refroidir le climat ; le principal gaz à effet de serre n’est pas le dioxyde de carbone, ni même le méthane, mais la vapeur d’eau ; l’élévation du niveau de la mer n’a pas pour principale cause la fonte des glaces, etc. – avec des scénarios de science-fiction jamais testés et pour le moins hasardeux. Non que la géo-ingénierie ne recèle pas potentiellement de solutions intéressantes pour lutter contre le changement climatique, mais la présenter comme la solution la plus recommandable à tous les niveaux – coût, faisabilité, innocuité –, c’est reléguer du même coup toutes les autres actions, notamment individuelles, dans le champ de l’inutile et du dérisoire, contribuant ainsi à déresponsabiliser encore plus le lecteur-citoyen-consommateur, qui n’aurait plus qu’à attendre la réalisation de ce mégaprojet technocratique, sans se préoccuper des impacts de ses actions à lui, bien réelles celles-ci.
Il y a heureusement bien d’autres thèmes abordés dans
SuperFreakonomics, des différences de salaire entre hommes et femmes aux alarmes antivol pour voiture, en passant par l’hygiène des hôpitaux. La micro-économie n’avait en effet jamais été aussi freaky…
2 commentaires
david
Merci pour votre critique de ce livre. ;)
Bien cordialement
victoryerly