On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

La réception du fonds Thorez-Vermeersch aux archives nationales est à l’origine de ce livre. C’est à un heureux effet d’aubaine archivistique que nous devons cette biographie croisée du couple Thorez-Vermeersch, inscrite dans le cadre classique des biographies parues aux éditions Fayard.
Certes croisée, la biographie ne déroge pas aux règles usuelles : au récit chronologique et serré des enfances de Maurice et Jeannette, succèdent "l’histoire" de leur rencontre, puis la chronique d’un couple stalinien jusqu’à la mort de Maurice Thorez en 1964. Le choix de la biographie croisée retient cependant l’attention. Annette Wieviorka conte certes un coup de foudre (3 février 1934), mais aussi et surtout la manière dont ce couple vit dans l’ombre portée du mouvement communiste, que Maurice Thorez, le fils du peuple, incarne en France de 1930 à 1964. La progressive affirmation politique de Jeannette Vermeersch dans les années 1950, sur fond de guerre froide, le rôle de relais qu’elle joue pour un Maurice Thorez affaibli, se marque clairement dans les derniers chapitres. Tous deux furent des révolutionnaires professionnels, avant que de symboliser, comme cadres, le communisme français. Annette Wievorka scrute scrupuleusement ce parcours.
Du bon usage de l’imagination en histoire
Les sources, les archives donnent souvent la part belle à Maurice Thorez. Sous la plume d’Annette Wieviorka, on retrouve le récit subjectif de sa désertion, de sa guerre moscovite mais aussi quelques trop courtes pages sur le Front populaire, ou, à l’aube d’une carrière communiste, l’évocation de son gauchisme au tout début des années 1920. Peu de choses toutefois sur l’appréhension des purges à Moscou par Maurice Thorez. Et avouons-le, rien de neuf sur ces aspects, dès longtemps défrichés par les historiens du mouvement communiste. Le cadre strictement chronologique du récit biographique borne trop souvent ces épisodes, mais il faut y voir un tribut –inévitable ?- aux canons d’un genre et d’une collection. La richesse de cette approche se niche plus souvent dans les détails : ainsi du choix du chapeau plus que de la casquette par Thorez, dirigeant politique de premier plan à partir du Front Populaire. La casquette, emblème prolétarien, s’efface devant le chapeau gage de notabilisation, de respectabilité. De même, les conceptions de Jeannette sur la contraception (nourrie d’une enfance ouvrière dans le Nord Pas de Calais) structurées par un fort natalisme contrastent fortement dans le débat sur le malthusianisme au sein du Parti avec des propositions plus en phase sur l’avortement, la sexualité. Toute la rigidité de Jeannette Vermeersch, pour qui il n’est pas d’épithète plus politiquement stigmatisant que ‘‘jouisseur’’ s’apprécie ici. Les pages se font ainsi plus originales quand la plume de l’historienne traque le hiatus de l’intime avec la morale ouvrière : l’imagination de la chercheuse supplée au déficit d’archives. Ainsi, p 621, à propos de Maurice Thorez vieillissant : "je l’imagine tiraillé entre le bonheur des longs mois de vie paisible et luxueuse à Bazainville, et au Cannet ou sur les bords de la mer Noire, la fierté de se voir reconnu comme un grand chef politique en France et dans le mouvement communiste…".
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