Lesbienne et fière de l'être
[dimanche 30 mai 2010 - 14:00]
Le genre au poing
Mais malgré tout cela, ce qui ressort au final de la personnalité de Paula Dumont, c’est le don de soi. Son petit côté "râleuse soixante-huitarde attardée" la rend très sympathique, même s’il est caricatural et qu’on doute qu’il bénéficie toujours du second degré ("c’est à cette époque que je suis devenue ce que je suis, à savoir agnostique, pour ne pas écrire franchement athée"
; "Je suis fermement décidée à emmerder le monde jusqu’à mon dernier souffle"
). Le sourire nous vient aux lèvres en lisant les phrases de la vieille baroudeuse bobo qui entonne dans un premier temps l’air très piafien du "Non, rien de rien, non, je ne regrette rien…" ("J’aime la vie avec passion, j’en ai saisi toutes les opportunités au moment où elles se présentaient, je ne regrette rien de ce que j’ai vécu et j’espère avoir encore de belles années devant moi"
) pour garder la tête haute, jouer au macho et se voiler la face car, en effet, dans la réalité, le retour en arrière se révèlera plus amer et vertigineux. Ce n’est pas un hasard si sa deuxième biographie, qui fait suite à
Mauvais Genre, et qui vient de paraître cette année, toujours aux éditions l’Harmattan, s’intitule
La Vie dure. Dans
Mauvais Genre, l’assurance militante, l’euphorie conquérante, le "je vais bien, tout va bien", laissent place au doute. "Je me pose des questions, moi qui ai toujours crié sur les toits n’avoir aucun problème d’identité"
. C’est d’ailleurs les mots de conclusion qui nous montrent la publicité mensongère sur la beauté de l’identité et de l’amour homosexuel… "Si mon homosexualité consiste à chercher à combler la carence affective dont j’ai souffert quand j’étais petite, je me demande aujourd’hui s’il ne vaut pas mieux renoncer à la quête, vouée d’avance à l’échec, d’une compagne susceptible de panser les blessures de la petite fille que j’ai été il y a plus de cinquante ans. Car la gamine en souffrance sera de toute manière toujours là, à gémir sur ses plaies…"
. Avec une sincérité confondante, une justesse et une humilité remarquables, Paula Dumont se désarme devant le lecteur, se met à nu en disant que ses aventures amoureuses lesbiennes sont révélatrices chez elle d’une "grande fragilité dans le domaine sentimental"
. Il fallait oser ! Dommage que son audace ne soit pas allée jusqu’au bout…
Point final ?
L’essayiste aurait pu terminer moins proprement, dans la continuité "sale" de sa comédie du "mauvais genre" qu’elle se plaît à incarner ironiquement. Pour finir sur une pseudo-note d’espoir, on dirait que l’écrivaine s’est sentie obligée de masquer cette défaillance - pourtant si humanisante - par un "
happy end" sauce
Gay Pride, artificiellement plaqué et venant contredire tout le récit des limites du désir homosexuel qu’elle avait développé juste avant. Pour échapper au dolorisme, elle joue la dure : "Personne n’est moins agressif que moi"
. L’emmerdeuse aux mains dans les poches, détachée de sa souffrance et du "qu’en dira-t-on ?", compte sur le lecteur pour voir derrière l’image infréquentable et suffisante qu’elle arbore une tendre provocation. Du coup, sa démarche n’est pas aussi franche qu’initialement annoncée. Elle apparaît même comme plutôt désespérée, précisément à cause de ce sourire final forcé. Il est connu que les esprits "boboïsants" voient le désespoir et l’anti-politiquement correct comme le
must de l’élégance, du panache pudique, de l’émotion poignante, de la liberté. On ne se refait pas… Le lecteur assiste au désormais traditionnel renversement du stigmate, observable actuellement dans presque tous les discours des minorités ethniques ou culturelles et qui consiste en somme en une soumission à l’injure : puisqu’on s’adapte en négatif à ce qu’on imagine être le politiquement correct de nos soi-disant "opposants". Paula Dumont affirme : "Je tiens à mon genre, je mesure ce qu’il m’a coûté et ce dont je lui suis redevable"
. Le rapport que Paula Dumont entretient avec le genre est idolâtre, même s’il s’exprime par l’iconoclastie : elle reprend fièrement/docilement à son compte l’étiquette de "femme au genre mauvais" qu’on lui a/aurait collée, sans pour autant la neutraliser ou la mettre véritablement en cause. "Aujourd’hui, je considère que j’ai eu de la chance d’être ce que je suis, femme et homosexuelle. Que soient donc bénis mon genre, qui n’est mauvais que pour les imbéciles, et mon amour des femmes. Amen"
.
Quand on lit la fin de son récit, on est déçu de la conclusion – certes dépouillée d’euphorie mais non d’excès – de "l’écrivaine clamant sa joie/fierté d’être homo". Fallait-il cette auto-persuasion apprise, cet optimisme final forcé, alors que pendant tout son livre, nous avions justement savouré ce parfum grave et nuancé du constat de vie mi-figue mi-raisin ? Dans une forme de religiosité profane qui se veut plus authentique que la véritable prière, Paula Dumont va glorifier son genre, non pas parce qu’elle l’aime véritablement mais parce qu’il est/serait diabolisé et jugé mauvais par "les" imbéciles. Ce revirement des dernières pages ne ressemble pas trop, dans les faits, à la démarche cathartique et indépendante du libre penseur… On pardonnera à l’auteure sa préciosité narcissique… car elle est largement contrebalancée par une très noble générosité. Bref, de cette passionnante autobiographie, on ne gardera, en fin de compte, que l’envie de se plonger dans le second tome 
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