On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

Patrick Blandin nous propose de découvrir le vivant en nous emmenant faire un tour du monde de la biodiversité. C'est un objectif inavoué de l'homme des sciences du vivant qui conçoit la terre comme un grand parcours d'éléments inépuisés et donc restant à découvrir et plus encore à aimer. Ce voyage à travers les richesses de la biodiversité est si large qu'il ferait presque de la médiatisation d'affaires d'espèces menacées par la réalisation d'infrastructures publiques un simple épiphénomène. La réalité est dans ce que le vivant livre de lui-même. Pour autant, ce chemin n'est-il pas confusément le nôtre puisqu'il apparaît comme un contenant et nous, comme une partie du contenu ? Retraçant avec habileté l'évolution des sciences biologiques et de l'écologie, maniant la critique et la connaissance du milieu institutionnel et scientifique, Patrick Blandin, en homme de terrain étudiant les arachnides dans les savanes arborées du septentrion ivoirien, décortiquant les richesses de la faune et de la flore d'Amérique latine ou le potentiel magnifique de la forêt de Fontainebleau, vous donnera du plaisir à vous rappeler que la complexité des savoirs humains, en raison de son degré d'évolution, est loin de prétendre à l'omniscience. A l'opposé, la complexité du vivant est encore plus grande - c'est un euphémisme - inénarrable dirons-nous. Les connaissances déjà acquises restent modestes, comparé à ce qui reste à être découvert des éléments biotiques et abiotiques.
Homo transformator, homo sapiens et les autres
Les indices de diversité spécifique, servis par des outils conceptuels d'une subtilité remarquable rendent compte de “l'anthropisation” des espaces écologiques et de la dynamique du développement. Comment ne pas dès lors rappeler l'indispensable principe de responsabilité, dont Blandin, citant Albert Schweitzer, se fait écho ? En effet, l'acte de tuer, de détruire une vie quelle qu'elle soit est un acte “grave”. Mettre fin à une vie, c'est en réduire le nombre, quantitativement parlant. Mais l'homme ne se contente pas d'être un destructeur, il est aussi l'initiateur d'un changement sans précédent de la planète. Patrick Blandin lui donne le nom de “homo transformator”, devenu par la seule force de sa pensée et de son vouloir une espèce envahissante lato sensu. Dès lors, faut-il chercher à comprendre, ou du moins à réinterpréter le principe selon lequel les espèces sont inféodées à l'écosystème qui les hébergent ? Même lorsque l'homme décide d'agir pour sauvegarder le milieu de vie, il est impossible de lui prêter des intentions totalement innocentes. Tel le cordonnier qui ne juge pas plus haut que la chaussure, toutes les solutions proposées, à savoir la conservation tout autant que la préservation portent l'empreinte anthropique. L'usure des leviers du droit et des ressources des bonnes volontés se confirme inéluctablement devant l'inexpugnabilité des forteresses de l'économie de prédation. Il est certain pourtant que les ressources phytogénétiques ne sont pas illimitées.
Porté par ces vérités, cet ouvrage sert d'avertissement devant la progression de l'homme et des activités susceptibles de rendre la terre inhospitalière. Cette guerre de l'homme contre l'ordre de la nature manque d'arguments décisifs au regard de l'éthique du vivant, parce que la domination humaine perd de son caractère incontestable à l'heure de la prise de conscience globale de la vulnérabilité de la biosphère. Dans un certain sens, elle peut être interprétée comme le refus de conditions viables de paix avec le non humain. La destruction du vivant rend raison de l'émergence des concepts de préservation et de conservation, utilisés en matière d'écologie mais opposés l'un à l'autre sur le plan de la finalité des écosystèmes. Patrick Blandin en propose une compréhension par une analyse des origines. En Amérique, le courant de la préservation a été défendu par John Muir. Il se fonde sur l'idée selon laquelle les écosystèmes ne pouvaient avoir exclusivement pour finalité la satisfaction des besoins humains. A l'opposé, Gifford Pinchot, forestier et ex gouverneur de Pennsylvanie jettera les bases de la conservation par laquelle il prendra ses distances par rapport à John Muir. Il soutiendra entre autres que la conservation de la nature sauvage devait se faire de manière à ce qu'elle serve le bien public. C'est ce qu'il appelle l'éthique de la conservation. L'idée de préservation de John Muir et la doctrine de la conservation portée par Gifford Pinchot ont en commun d'avoir le même objet : la protection des populations animales et végétales dans des perspectives totalement différentes. Pour ou contre la centralité du vouloir humain, telle est la question posée au chercheur, voire à tout un chacun. Ces deux conceptions seront réactualisées par des organisations de défense de l'environnement telles que l'UICN et le WWF ou encore des organisations multilatérales de financement du développement telle que la banque mondiale.
Aucun commentaire