On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

Les historiens et les historiennes du droit ont mis depuis longtemps en évidence la tension permanente qui existe entre savoir et pouvoir au sein des universités entre le XVIè siècle et l’époque contemporaine. Cet ouvrage, fruit d’un colloque international qui a eu lieu en 2007, aborde cette problématique sous un angle particulier (celui d’une minorité estudiantine hors de ses "frontières") et dans une perspective comparatiste. Ces "étudiants de l’exil" sont essentiellement des jeunes gens qui ont dû partir de leur patrie vers des territoires étrangers pour des raisons religieuses et/ou politiques. Dans cette configuration, l’article traitant du Centre d’études juridiques de Rabat fait sans doute exception. Les protégés demeurent sur leur terre, mais au sein d’un système universitaire qui n’est pas traditionnellement le leur. Il s’agit d’un exil intérieur plutôt que géographique.
Les dix-sept contributions peuvent être articulées autour de trois thèmes : l’Université comme lieu d’accueil ou de rejet ; les stratégies des étudiants pour s’adapter à la vie universitaire et aux conditions matérielles qu’elle implique ; l’apport de l’Université dans la formation identitaire des individus et la modernisation des nations. L’Université est en effet au cœur d’une logique contradictoire en apparaissant comme un lieu de rejet ou, au contraire, de solidarité quels que soient l’époque ou le lieu. Ce rejet est lié à des causes religieuses, comme le montre Willem Frijhoff, mêlées parfois à des questions de genre (Natalia Tikhonov-Sigrist). Il est également motivé par des raisons politiques (Claudie Weill) ou économiques. Ce dernier cas est parfaitement illustré par l’étude de Pierre Moulinier sur la concurrence engendrée par les étudiants en médecine étrangers installés à Paris au XIXè siècle. On retrouve les mêmes motivations politiques (André Cabanis, Caroline Barrera) et/ou religieuses (Hilde De Ridder-Symoens, Guy Astoul et Thomas O’Connor) à l’origine des phénomènes de solidarité. Face aux manifestations de rejet, les étudiants ne doivent pas être envisagés uniquement dans une position victimaire. Ils sont à l’origine de véritables stratégies, soit pour répondre aux difficultés matérielles ou psychologiques qu’ils rencontrent (Mohammed Dhifallah), soit par utilitarisme et stratégie de carrière (Laurence Brockliss). Enfin, l’Université d’accueil peut également devenir un lieu d’organisation, de construction d’un contre-pouvoir (Guy Pervillé), de formation d’une identité nationale (Patrick Ferté) et d’apprentissage de valeurs ou de techniques qui serviront à moderniser (Jean-François Berdah) ou à libérer le territoire d’origine (Pierre Vermeren). La présence de ces étudiants de l’exil exerce également une influence inverse dans le sens où elle amène l’Université – voire le pays - d’accueil à s’adapter et à se transformer (Victor Karady).
Outre son apport réel à la connaissance de l’histoire des migrations estudiantines, cet ouvrage présente un double intérêt : il fait le point sur l’état de la recherche européenne en la matière, comme le prouve l’abondante bibliographie - une soixantaine de pages - réalisé par Patrick Ferté, et propose d’approfondir ou de s’engager dans un certain nombre de pistes de recherches telles que la catégorisation des différents "publics" au sein de l’Université ou la réflexion sur les notions d’ "exil" et de "diaspora" appliquées aux étudiants et à leur peregrinatio academica (Caroline Barrera). Chaque chercheur pourra évidemment en découvrir de nouvelles en fonction de ses intérêts propres, comme la mise en perspective des conditions difficiles des étudiants "de l’exil" avec celles de leurs condisciples "autochtones" ou la comparaison, en terme de déracinement, entre les différentes catégories d’étudiants nés sur la rive sud de la Méditerranée.
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