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critique à nonfiction.fr

La phrase

On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire.

Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans. 

Fondation Jean Jaurès

Fondation Jean Jaures

C N L

CNL
La persistante autorité des psychanalystes, une énigme pour les sciences sociales ?
[lundi 24 mai 2010 - 22:00]
Psychanalyse
Couverture ouvrage
L'autorité des psychanalystes
Samuel Lézé, Richard Rechtman
Éditeur : Presses universitaires de France (PUF)
248 pages / 21,85 € sur
Résumé : Une enquête de terrain, anthropologique et politique, de dix années chez les psychanalystes : la fabrique des psychanalystes aujourd’hui, ses chances et ses dangers cachés.
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Comment devient-on "freudien" aujourd’hui en France ? Une ascèse singulière

 

Les deux derniers chapitres du livre, les plus aigus, étudient au niveau microscopique le "devenir freudien" (j'ai envie de dire, en détournant Deleuze, le devenir-psychanalyste) dans un contexte instable comme jamais, et qui sollicite les individus qui entreprennent cette carrière morale si étrange comme leurs aînés, jamais, ne l'ont été. Il y manque, pour que l'argument soit complet, une analyse symétrique de la montée en puissance des thérapies alternatives à la psychanalyse, d'inspiration cognitive et comportementale (les TCC). Mais pour le propos de l'auteur, l'analyse détaillée des tentatives de "dégrader la psychanalyse" notamment lors de la parution du Livre noir fait tout à fait l'affaire. Il met à mon avis le doigt sur le point le plus sensible de toute l'affaire, en citant la juste remarque de Marc Augé, que "l'efficacité symbolique a besoin de l'efficacité tout court"  . Un médecin qui ne guérirait personne, selon les fameux mots de Canguilhem, n'en serait pas moins un médecin, au titre de son savoir ; ce qui rapproche dangereusement le psychanalyste du guérisseur, voire du charlatan, c'est qu'il ne peut pas se dispenser, lui, d'avoir des effets thérapeutiques. Tout est là. On est psychanalyste qu'en effet, sans pouvoir se dérober à question "est-ce que ça marche ?" et sans pouvoir se réfugier dans aucune compétence préalable à la performance. Ce qui débouche sur ce scandale, bien fait pour susciter l'étonnement, que le psychanalyste est (ou n'est pas), la "psychanalyse faite corps"  . Avec chaque psychanalyste, s’il en est vraiment un, c’est tout la psychanalyse qui est en fait jugée socialement.

Ces pages donnent énormément à penser. Contrairement aux théories régnantes, qui font des analysants des "croyants", Samuel Lézé montre admirablement que la part supposée de la croyance est très faible. Pas plus que ceux qui s'adressent aux chamanes n'ont besoin de croire aux chamanes, les candidats à la psychanalyse ne s'intéressent au contenu intellectuel de la psychanalyse, ni aux croyances supposées de celui à qui ils se confient. Dans le matériel recueilli par l'auteur, une autre constante émerge : la confiance placée dans les "qualités" du praticien. Une valeur considérable est attachée à sa présence physique, incarnée. Le corps, la voix, voilà ce que le patient privilégie. Car, quand on entre en psychanalyse, "on recrute un allié", on n'achète pas un service. Nuance décisive.

La manière dont la psychanalyse peut donc résister à sa dégradation, qui prend souvent la forme d'une contestation du savoir théorique de la psychanalyse, ou de la dignité morale de Freud et des psychanalystes (menteurs, escrocs, plagiaires), se déduit de ces observations.

Pour ce qui regarde l’efficacité, on ne peut ainsi qu’être sensible au fait que l'apparente énigme des effets thérapeutiques de la psychanalyse, qu'on est bien obligé d'admettre dans les faits, vu le nombre de patients recrutés par le seul bouche à oreille qui continuent à y avoir recours, et qui la recommandent, se résout en fait toute seule — puisque l'on sait aujourd'hui de façon sûre que le facteur crucial de l'efficacité de toutes les psychothérapies est "l'alliance perçue" par le demandeur de soins avec celui qui les lui prodigue. Le fascinant engagement personnel de tous ces psychanalystes ordinaires à l'égard de leur patientèle, le style de vie exigeant qu'il exige, confère à cette alliance une force incroyable — et c’est là à l’évidence le plus sûr fondement de la perpétuation de la psychanalyse. Les psychanalystes sont encore aujourd’hui, dans le paysage de la santé mentale, les alliés indéfectibles de leurs patients, et les praticiens qui travaillent et rencontrent du succès ne doivent à rien d’autre la continuation sociale de leur activité. Il est frappant de voir ainsi confirmée de l'extérieur une intuition qu'ont beaucoup de psychanalystes, sans oser se la formuler dans ces termes, pour les motifs qu’on verra plus bas : il n'y a en réalité aucune crise réelle de la psychanalyse, en tant que réponse pratique aux crises subjectives des individus et à leurs souffrances, mais uniquement une crise de la "représentation" publique de la psychanalyse (et donc de ses représentants attitrés, avec leurs privilèges d'intellectuels à la française, d’universitaires ou de figures médiatiques) — sans négliger ce paradoxe que la psychanalyse a besoin de se représenter constamment en crise, quand bien même elle ne le serait pas vraiment en pratique, et de produire stratégiquement son auto-marginalisation   pour sauvegarder le tranchant de son authenticité. Car elle ne subsiste que dans un élément hyper-volatile : la transgression systématique des attentes, y compris celle de ses propres clients à l’égard de la psychanalyse elle-même. Dans le même temps, sans qu’il soit très facile d’y voir un simple mouvement compensateur, elle déploie des règles de sociabilité très particulières, que Samuel Lézé décrit en employant une métaphore physico-chimique, celle de "valence" : il faut sans cesse à la psychanalyse de nouvelles connexions sociales, il lui faut jeter des ponts inattendus entre mondes qui s’ignoraient, sans quoi elle dépérit. Cette dynamique, qui est une des hypothèses les plus intéressantes du livre, est fascinante pour l’historien, car elle est applicable rétroactivement : l’aventure, voire la fuite en avant perpétuelle du "mouvement analytique" est la chose la plus difficile à penser ; et le travail de Samuel Lézé résonne à cet égard de façon excitante avec l’analyse de la production concertée d’une orthodoxie freudienne que proposaient récemment Andreas Mayer et Lydia Marinelli, en se concentrant sur l’entre-deux-guerres  .

Dans ses deux derniers chapitres, Samuel Lézé exprime ainsi parfois bien mieux que les psychanalystes eux-mêmes, et surtout que leurs "représentants", ce qui fait la grandeur cachée et la dignité profonde de leur position : cette existence semi-clandestine sur le fil du rasoir, emportée par une radicalisation permanente du discours, et par un militantisme qui ne recrute de militants que sur la brèche où ils sont un à un exposés à subir les assauts les plus rudes. Car la mise en cause de leur légitimité comme analystes n’est pas moins profonde de l’extérieur que l’intérieur, tout au long du processus interminable de la formation, puis de la reconnaissance, non seulement par les pairs, mais aussi par une clientèle dont chaque élément suppose une rencontre exceptionnelle. Il n'est pas tout à fait anodin, à cet égard, même si l'auteur n'en fait pas la remarque, que beaucoup de lacaniens (le gros des praticiens qui ont bien voulu se livrer à "l’homme au magnétophone") soient passés de l’ultra-gauche maoïste à la psychanalyse. Mais plus généralement, on ne peut qu'applaudir des deux mains à l'idée que "le déclin de la psychanalyse est un retour à ses conditions objectives d'existence"  , formule qui résume très bien la consolation que trouvent nombre de psychanalystes malgré, ou peut-être même grâce à la violence des polémiques anti-freudiennes : plus on les attaque, plus le sens de leur identification à Freud "conquistador", celui de l’invention des débuts, leur devient sensible. On croit leur fermer la porte au nez, on leur ouvre un avenir.

La psychanalyse qui ressort de ces descriptions n’existe ainsi que dans une solitude et une prise de risque permanente. L’ascétisme de ses acteurs semble d’ailleurs avoir touché Samuel Lézé, et, pour le lecteur, habitué aux sarcasmes des essayistes comme aux hypothèses farfelues sur les revenus des psychanalystes, ce tableau sera sans doute une surprise.

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3 commentaires

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Henri J

26/05/10 08:30
Petite précision, au sujet du Pri(s)me de tête, le blog sur lequel vous trouverez le billet évoqué ci-dessous:
Il s'agit d'un blog de SHS (Sciences Humaines et Sociales) dont l'ambition initiale est de refléter les méthodes des SHS, et les angles d'approches (éventuellement historiques) de leurs sujets.
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Henri J

26/05/10 08:23
Bonjour,

Pour croiser ce billet sur le livre de Samuel Lézé, je vous invite à lire celui-ci, écrit avant la publication du livre, à partir d'une interview que l'auteur a bien voulu nous accorder:

http://www.leprisme.eu/blog/?p=590&cpage=1#comment-788
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RF

26/05/10 03:19
Excellent commentaire d'un excellent ouvrage. NF est un plaisir à lire tous les jours.

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