Au nom de quoi devrais-je m'abstenir de penser que les oeuvres de Bach ou Mozart sont infiniment plus profondes, plus riches et plus précieuses à tous égards que le tambourin ou le flûtiau de ce que Lévi-Strauss appelle les "sociétés sauvages" ? Un tel jugement de valeur n'implique nulle xénophobie, pas davantage la moindre volonté colonisatrice ou impérialiste, simplement l'expression d'un choix dont on voit mal au nom de quelle morale débile il devrait être interdit. 
Luc Ferry, Le Figaro, le 9 février 2012.
Bientôt de nouveaux résultats !

Dans un passage remarquable de son Histoire de mes idées philosophiques, Bertrand Russell s’étonnait de ce que les animaux, "apparemment, se conduisent toujours de manière à prouver la justesse de la philosophie de l’homme qui les observe". En témoigne, dit-il, le fait qu’au XVIIIe siècle "les animaux étaient féroces, mais sous l’influence de Rousseau, ils commencèrent à illustrer le culte du noble sauvage (…). Pendant tout le règne de la reine Victoria, les singes furent de vertueux monogames, mais durant les années 20, leurs mœurs se détériorèrent d’une manière désastreuse (…). Quant aux théories de l’apprentissage qui se fondent sur l’observation des animaux, on ne peut manquer de s’étonner que les animaux observés par les Américains foncent avec frénésie jusqu’à ce qu’ils tombent par hasard sur la solution. Les animaux observés par les Allemands restent tranquillement assis à se gratter la tête jusqu’à ce qu’ils aient élaboré une solution dans leur for intérieur" .
Est-ce à dire que les animaux ne sont rien d'autre chose que le discours que nous tenons sur eux ? Peut-être est-ce à cette conclusion que tend effectivement Russell. Peut-être veut-il simplement dire que les changements qui adviennent à ces animaux interrogés par nos pratiques et nos protocoles expérimentaux nous éclairent moins sur ce que sont les animaux que sur ce que sont les intérêts, les idées et les préjugés qui animent les expérimentateurs, à commencer par le présupposé le plus central et le plus constant qui n’aura eu de cesse de brouiller l’intelligence du comportement animal : le présupposé d’un "propre de l’homme" que les différents "tests" auxquels les animaux ont été soumis avaient pour objectif de mettre au jour et de confirmer – depuis la célèbre interpellation du cardinal de Polignac mettant au défi un orang-outan du Jardin des Plantes de parler afin qu’il le baptise, jusqu’aux épreuves, parfois cruelles, inventées par les modernes behaviouristes.
Le "propre de l’homme" proprement introuvable ?
Le volume d’études réunies par Pierre Jouventin, David Chauvet et Enrique Utria, recueillant des contributions de chercheurs issus de différents horizons (philosophes, éthologues, juristes, économistes, historiens), dont certaines sont ici traduites de l’allemand ou de l’anglais pour la première fois, entreprend de soumettre à la critique la thèse d’un "propre de l’homme", en mettant au centre de son attention la notion de conscience animale, objet d’une controverse ininterrompue depuis l’Antiquité.
La "raison", presque systématiquement déniée aux animaux, est tenue de manière abusive pour l’apanage des êtres humains, alors que l’étude minutieuse, conduite sans préjugés narcissiques, du comportement animal ne manque pas de faire apparaître en eux des facultés non moindres que celle que nous possédons. L’objectif d’une telle démonstration, que certains contributeurs de l’ouvrage s’efforcent d’administrer à l’aide des travaux accomplis en éthologie cognitive, est de dégonfler l’orgueil humain, de conjurer les prestiges de la raison, de sorte que l’être humain en vienne à se connaître comme un parmi tous les êtres naturels.
15 commentaires
René-Charles Doin
Lettre à Morus: Descartes dit expressément qu'on ne peut démontrer que les animaux ont une âme qui pense : "Pro certo ac demonstrato habui nullo pacto a nobis probari posse, aliquam esse in brutis animam cogitantem". Il faut donc abandonner le domaine de la certitude pour celui du probable. Puisqu'ils n'usent pas de langage, le plus probable est qu'ils ne pensent pas. Dans la lettre au marquis, Descartes allait un peu plus loin et envisageait d'avance l'objection que lui ferait Voltaire : les organes de leurs corps ne sont pas fort différents des nôtres, donc le plus probable est que les animaux pensent. Là encore, Descartes abandonne la recherche de la vérité pour celle du vraisemblable, avec une réduction à l'absurde à fondement théologique : "si elles pensaient ainsi que nous, elles auraient une âme immortelle aussi bien que nous, ce qui n’est pas vraisemblable, à cause qu’il n’y a point de raison pour le croire de quelques animaux, sans le croire de tous, et qu’il y en a plusieurs trop imparfaits pour pouvoir croire cela d’eux, comme sont les huîtres, les éponges, etc." L'argument est déjà dans le Discours.
Faire de Descartes soit un hérétique attribuant aux animaux une âme immatérielle mortelle soit un matérialiste leur attribuant une âme corporelle qui pense est assurément novateur...
Afeissa Hicham-Stéphane
René-Charles Doin
Anonyme
(1) selon Descartes, il existe une "pensée animale"
(2) selon Descartes, il n'y a pas de pensée sans âme
(3) donc les animaux ont une âme chez Descartes.
Vous refusez la conclusion (3), mais soutenez la prémisse (1) dans votre message du 05/07/10 à 18:55. La seule façon de ne pas conclure (3) consiste à nier (2), ou à vous dédire complètement concernant (1) en parlant d'une pensée sans pensée ou d'une pensée qui ne serait pas tout à fait une pensée au sens strict...
Oui, il faut le dire, c'est audacieux!
Afeissa Hicham-Stéphane
Il ne faudra évidemment pas montrer qu'il y a une pensée sans âme pour Descartes (formulation grotesque d'une idée absurde). Il faudra bien plutôt élucider le sens d'une démarche de compréhension du comportement animal qui fait délibérément l'économie de l'hypothèse d'une âme des bêtes. Il faudra aussi travailler à délimiter les aires conceptuelles et problématiques pour démontrer qu'en philosophie, il n'en va pas tout à fait comme avec M. Jourdain qui faisait de la prose sans le savoir, et qu'il ne suffit pas de parler des animaux en moraliste pour développer une thèse qui fait sens en éthique animale, et que le cadre théorique de cette dernière constitue une invention caractéristique de la philosophie morale de la seconde moitié du XXème siècle, indissociable elle-même de l'histoire des sciences du vivant (et plus particulièrement du darwinisme). L'intérêt d'une telle délimitation est grand, me semble-t-il, car il s'agit d'apprendre à ne pas brouiller toutes les catégories, à ne pas confondre tous les types de démarches, à ne pas méconnaître les différences d'enjeux.