On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

Cette année marque une scansion majeure dans l’œuvre d’Yves Bonnefoy puisqu’elle connaît la parution du cahier de l’Herne consacré au poète et essayiste français, et que celui-ci fait paraître plusieurs ouvrages, deux petits textes aux mêmes éditions de l’Herne, cette Communauté des critiques, suivi en août par un nouvel opus aux éditions William Blake & Co, La Beauté dès le premier jour. La Communauté des critiques rassemble les textes qu’Yves Bonnefoy a consacrés à des critiques et historiens, commandés à l’occasion de diverses célébrations. Dans l’esprit d’un petit volume paru en 2006 chez Galilée, Dans un débris de miroir, mais en des essais plus développés, Bonnefoy dresse des portraits intellectuels qui sont pour lui autant d’occasions de revenir sur les fondements de sa pensée. Un livre intéressant aussi puisque Bonnefoy n’a jamais été aussi clair sur les modalités de l’échange qu’il pense possible entre la poésie et les discours disciplinaires.
Que ce soit les Presses universitaires de Strasbourg (qui avaient déjà édité La Communauté des traducteurs il ya dix ans) qui éditent ce volume donne une saveur particulière à l’ensemble, puisque le poète pose dans ce livre la nécessité d’un dialogue, d’une "alliance" entre le travail de la poésie et celui des disciplines du savoir, notamment le premier texte, “La Poésie et l’Université”, inédit en France. Dans cette conférence prononcée à l’université de Sienne en 2004, après avoir rappelé ce que doivent être selon lui l’essence de la poésie, la recherche de la transcendance et la présence par la transgression des représentations convenues, le dépassement du “moi ordinaire”, et insisté sur la fécondité des travaux universitaires pour comprendre la complexité du fait humain, Bonnefoy tente de définir les leçons réciproques que les universitaires et les poètes doivent tirer les uns des autres. La recherche universitaire, sous toutes ses formes, histoire, philosophie, sociologie, psychanalyse… est la mieux à même de dévoiler à celui qui veut se faire poète de ce qui conditionne et emprisonne sa conscience, de quoi nourrir et approfondir la transgression fondamentale de la poésie. En retour, l’universitaire se doit de distinguer entre la poésie et la littérature : “Et si les poètes eux-mêmes sont évidemment des écrivains, peu ou prou, la poésie qui est en eux cherche au-delà de ce niveau littéraire où elle perdrait sa voie : si bien qu’il faut qu’historiens et critiques apprennent à reconnaître chez les auteurs qu’ils retiennent qui est poète d’abord, qui littérateur. Ils ont à juger ainsi, il faut absolument qu’ils prennent ce risque”. Bonnefoy lance à la pensée universitaire le défi d’être discriminante, et si elle l’était, d’enrichir ses critères de distinction, de les modifier, en vue de mieux étudier et commenter le propre de la poésie. Proposition intéressante puisque en somme le travail de commentaire et de définition de la poésie que fait Bonnefoy depuis le début est discriminant (Valéry rejeté dans un essai exemplaire des années cinquante) ; instituant son geste discriminant, classant, hiérarchisant, dans la pensée universitaire, la poésie prend en retour un côté presque disciplinaire.
Les autres textes sont consacrés à des grandes figures de la critique que Bonnefoy a appréciées, qui furent autant d’amis. Et pour qui il a éprouvé une réelle affection, sensible notamment dans le texte offert à Claude Pichois, dont il célèbre l’effort de lucidité, le goût de la vérité ; ou dans celui, très émouvant, consacré à Gaëtan Picon, en l’intelligence de qui il reconnaît l’esprit d’un homme soucieux de la poésie, avec qui il assista à la mort de la revue Le Mercure de France et la naissance conséquente de L’Éphémère. On appréciera surtout de pouvoir lire le très bel essai consacré à Georges Poulet en 2004, dont le point de départ est une réserve émise par ce dernier à Marcel Raymond concernant la poésie de Bonnefoy, à laquelle le critique tentait de s’attacher. Bonnefoy étudie l’un des principes fondamentaux de la critique de Poulet, son rejet de l’importance de la forme dans le travail littéraire et artistique, qu’il rejette du côté de la pure contingence ; les formes, écrit le critique belge, “ne sont, au mieux, qu’un support provisoire, une architecture précaire”. Et Bonnefoy de développer en retour l’importance à ses yeux de la forme sensible, lieu du travail poétique, des “tâtonnements de niveau en niveau dans l’intrication des sons et du sens”, occasion pour la parole de s’incarner, de se risquer à la vie, et, pour le poète, d’être, d’assumer sa finitude. Un beau texte, assurément, mais un dialogue impossible, l’attestation, surtout de deux positions intellectuelles (théologiques, presque, si l’on considère que le refus de la forme chez G. Poulet est un refus de l’incarnation, la foi dans une transcendance, fermée sur elle-même, du Père) au fond irréconciliables. Par ailleurs, les propos d’Yves Bonnefoy sur la dimension corporelle de la poésie trouvent une belle illustration dans l’hommage qu’il rend au célèbre médiéviste Paul Zumthor. En effet, parti de l’étude des textes médiévaux qui n’étaient que la trace écrite d’une performance orale, il recentra ses travaux autour de la nature anthropologique et des manifestations de la voix humaine, inventant notamment le concept de “vocalité”, ce qui a tout pour séduire le poète.
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