Pensées, bons mots et catastrophe
[vendredi 21 mai 2010 - 21:00]
Environnement et développement durable
L'avenir est notre poubelle. L'alternative de la décroissance
Jean-Luc Coudray
Éditeur : Sulliver
142 pages
Une poésie impertinente
Jean-Luc Coudray n’avait certainement pas pour projet de donner une réponse à ces questions qui traversent le mouvement décroissant. Les problèmes restent donc intacts. Son projet était de chercher à savoir “comment la folie productiviste s’exprime dans la forme des objets, dans les décors urbains, dans le choix des mots”
. Avec plus de vingt ans d’expérience dans le bon mot, le trait d’esprit et la formule poétique, Jean-Luc Coudray compense largement l’aspect éparpillé de son livre par un sens de la formule à toute épreuve.
Les aphorismes de l’ouvrage sont porteurs d’images, de métaphores colorées et talentueuses, qui donnent à voir sans détour l’absurdité du système productiviste actuel. C’est une véritable réussite à ce titre. Avec malice, Jean Luc Coudray compare les habitants de banlieue pavillonnaire à leur nain de jardin : ils essayent, en intégrant ses petites statuettes, de faire passer leur petit morceau de pelouse pour un “paradis”
, d’agrandir ce jardin de maquette aux dimensions d’une jungle qui n’existera jamais.
Le livre fourmille de trouvailles et de formules. La banlieue devient un “camping de luxe” pour pavillons, confusion entre “la vraie maison et le mobil-home”
. L'Internet est obèse, clignote de toute part “comme une ambulance” et se “démultiplie comme une bombe à fragmentation”
. Les idées sont bien trouvées, poussent à la réflexion : “Une carte routière pourrait donner l’impression d’un réseau veineux qui irrigue le pays. Elle montre plutôt un grillage”
.
C’est là que l’ouvrage puise sa sève, dans ces formules courtes et savoureuses. Un échantillon : “Le fait que nous puissions calibrer notre empreinte écologique en nombre de planètes montre bien déjà ce qu’est devenue notre Terre”
; ou encore : “La nature sera alors défendue par l’homme, non parce qu’il aura découvert la beauté, mais parce qu’elle aura la taille de son cahier comptable”
. Pas de solution, pas de programme ; les références à la décroissance sont relativement rares. Le livre se dévoile comme un lent amalgame des critiques de la société de consommation, situationnistes, anti-publicitaires, marxistes, qui coagule autour d’un petit compte absurde effectué sur un système bien plus absurde encore.
Chaque article se rapproche d’un dessin. Et l’ouvrage de Jean-Luc Coudray ressemble bien plus à une planche de gravure absurde – à la Topor ou à la Ungerer – qu’à un recueil de doctrines. Le système de croissance tend vers nous, au détour de chaque page, son sourire froid et carnassier. Jean-Luc Coudray aurait peut-être mieux fait de pousser son univers pictural et textuel vers cette poésie, plutôt que vers les débats un peu stagnants de la sphère décroissante, mais le résultat ne manque pas d’humour. Et dans un monde où le “profit est tellement sérieux”
, ce n’est pas du luxe
3 commentaires
Nicolas Patin
Je voulais d'abord vraiment vous remercier d'avoir pris la peine d'écrire une réponse sur ce site. J'espère que vous avez senti, au-delà des critiques, à quel point j'ai apprécié votre livre. Si ce n'est pas le cas, ma critique est mal formulée.
+ Sur la "vision condescendante du petit peuple", c'est une généralisation que je fais à partir de votre livre. Cependant, le problème reste entier; pour moi, la décroissance n'a pas encore réussi à former un discours cohérent sur la société de consommation de masse. Que les gens achètent un pavillon, c'est souvent par nécessité, par pénurie d'autres offres possibles : pour remplir ce besoin (et non pas un désir) fondamental d'être logé, ils n'ont pas beaucoup d'autre choix. La question ne se pose donc pas, pour moi, dans le laid ou le beau, mais dans la politique des promoteurs immobiliers.
+ Sur la question hiérarchique : nous sommes d'accord
+ Sur la question spirituelle, je fais amende honorable : je suis et reste très peu ouvert aux questions spirituelles, c'est une de mes limites. Aussi, et j'en parlais déjà dans une recension précédente, j'ai du mal à percevoir l'avantage collectif d'une pratique de spiritualité intérieure. Cependant, je vous accorde que j'ai été un peu rapide en mettant "dans le même sac" la spiritualité telle que vous la défendez et le "New Age", dont on trouve une très bonne critique dans le livre de Heath et Potter, "Révolte consommée".
Merci donc, de ces précisions
Jean-Luc Coudray
Tout d’abord, la décroissance ne se résume pas à une pratique individuelle, c’est-à-dire à inciter et additionner les vertus, mais entend bien également organiser des réactions à un niveau collectif, même si ces réponses sont plurielles et n’entendent pas s’organiser en un système planifié, à l’image même des planifications capitalistes.
Il ne s’agit pas ensuite d’une doctrine. Elle se défend justement d’être une idéologie et un système de pensée, afin d’éviter les excès de la raison pour préférer le raisonnable.
Ensuite, par rapport à mon livre :
- Je ne vois aucunement dans mon livre une “vision condescendante du petit peuple”. D’abord, je ne cite jamais aucune couche sociale. Ensuite, le comportement de consommation appartient autant à la bourgeoisie qu’aux autres, classe souvent plus encore conformiste que les autres.
Lorsqu’on se demande qui fixe les canons de beauté, à propos de ma critique de la laideur des paysages commerçants… je trouve cet argument irrecevable. Car, en rejetant la laideur dans le domaine du non-prouvable, on en fait une dimension arbitraire, sans contenu : plus personne n’a alors le droit de parler de laideur et de beauté parce que ce n’est pas scientifique. Je revendique au contraire ma subjectivité : un platane est plus beau qu’une panneau publicitaire intrusif, même si cela ne relève pas de la science.
Ensuite, la beauté n’est pas non plus un apanage des classes bourgeoises : au contraire, contemplons la beauté d’un village traditionnel paysan, un village du peuple.
- Est-ce que j’encense la hiérarchie du passé ? Point. Je critique l’absence totale de hiérarchie actuelle… apparente… qui dissimule une hiérarchie de fait, celle du plus fort.
- La notion de flou spirituel m’étonne. Tout d’abord parce que j’aimerais qu’on m’explique ce qu’est la netteté spirituelle… en dehors d’un discours doctrinal que je refuse.
Ensuite, mon livre n’a rien à voir avec un parfum de New-Âge. Le New Âge revendique le bien être du corps et de l’esprit, dans une dimension de confort. La spiritualité est une exigence de liberté qui s’oppose, souvent, au confort et au bien être. Je ne parle que de liberté et d’exigence… ce qui n’a rien à voir avec la consommation de bien être du New Âge, paquetage commercial de la spiritualité.
Quant à la mystique, au sacré, etc. il ne s’agit pas encore d’un discours d’endoctrinement mais de la revendication du caractère qualitatif de la liberté humaine.
- Est-ce que je simplifie les phénomènes économiques ?
Je ne les simplifie pas mais les saisis dans la dimension du sens, ce qui n’est pas le rôle d’un économiste.
Et, justement, face aux experts, dont les compétences nous mènent au désastre, je revendique une vision construite sur le sens, c’est-à-dire l’intuition, pour restaurer une vision qu’un spécialiste s’interdit par méthode.
Voilà quelques précisions qui me paraissaient nécessaires.
Bien cordialement,
Jean-Luc Coudray
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