Le féminisme face au renouveau islamique
[vendredi 14 mai 2010 - 15:00]
Moyen-Orient
Politique de la piété. Le féminisme à l'épreuve du renouveau islamique
Saba Mahmood
Éditeur : La Découverte
Qu’est-ce qu’une politique de la piété ?
C’est cette notion de subjectivation qui permet à l’auteure de passer, subrepticement, de la morale à la politique ; en effet, reprenant les réflexions théoriques de Nikolas Rose (et, en filigrane, de Giorgio Agamben), Saba Mahmood affirme que ces pratiques de subjectivation par la discipline de soi produisent des "formes de vie", au sens de manières de conduire (politiquement) son existence. Le raisonnement d’ensemble demeure très abstrait, d’autant que la profondeur des références philosophiques, notamment à Aristote, n’est que trop rarement reliée aux formulations théoriques locales. Ainsi, la discussion, riche et complexe, de la notion de performativité du sujet chez Judith Butler, demeure peu convaincante faute de prouver sa pertinence pour rendre compte des pratiques pieuses des femmes Egyptiennes.
La limite principale de l’ouvrage n’est cependant pas dans cette articulation problématique de références théoriques et de matériaux empiriques, mais plutôt dans la terminologie employée pour qualifier les pratiques de piété des femmes étudiées. En effet, l’auteure parle de "mouvement des mosquées" mais ne mobilise pas d’analyse en terme de mouvement social ; les informations manquent sur les caractéristiques sociales des participantes, leurs motivations, la dimension d’engagement collectif - puisque précisément l’auteure veut mettre l’accent sur l’agir individuel. Alors qu’il est question de "politiques" de la piété, peu de choses sont dites sur la dimension politique du mouvement ; on sait seulement qu’il a voulu être encadré par l’Etat égyptien, qui le voyait comme un concurrent ("Dans la mesure où le projet libéral-séculier aspire à une réforme morale de la vie publique et privée, il n’est pas surprenant que l’Etat égyptien ait vu dans le mouvement de piété un dangereux rival, dont l’autorité est fondée sur des sources qui dépassent et déconcertent souvent l’Etat" p.118). Cependant, comme le concède l’auteure en conclusion, "les questions de droits, de reconnaissance et de représentation politique n’occupent qu’une place marginale dans l’organisation de ce courant particulier du mouvement islamiste" (p.282). De ce fait, on se demande s’il ne s’agit pas de nouvelles formes de religiosité, et de sociabilité religieuses, plutôt que d’un véritable "mouvement".
La contribution théorique de l’ouvrage n’en demeure pas moins magistrale, touchant aux études genre comme aux études postcoloniales. En critiquant les théories de l’ "agency" et de la résistance des subalternes, Saba Mahmood permet de rompre avec une certaine tendance de l’anthropologie à trop rechercher les "résistances", se privant ainsi de rendre compte des pratiques conformistes. Ainsi il ne faudrait pas interpréter le port du voile ni comme un signe d’oppression de la femme, ni comme un signe de résistance à l’occidentalisation, mais plutôt comme ce qu’il représente pour les femmes qui le portent, un signe de piété (ou plutôt, "une pratique disciplinaire constituant les subjectivités pieuses" p. 286). Plus profondément, l’auteure critique la lecture trop systématique des subaltern studies à interpréter l’agir humain dans une perspective politique : le mouvement de piété des femmes égyptiennes serait, avant toute chose, une pratique éthique, une discipline de soi. Ainsi, il faut comprendre le titre de l’ouvrage dans la perspective d’une lecture méta-textuelle, comme celle proposée en épilogue : les enjeux politiques sont ceux de la production du savoir, ils résident dans le pouvoir du travail académique qui permet de s’affranchir des contraintes normatives d’un discours dominant.
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Basila
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