Au nom de quoi devrais-je m'abstenir de penser que les oeuvres de Bach ou Mozart sont infiniment plus profondes, plus riches et plus précieuses à tous égards que le tambourin ou le flûtiau de ce que Lévi-Strauss appelle les "sociétés sauvages" ? Un tel jugement de valeur n'implique nulle xénophobie, pas davantage la moindre volonté colonisatrice ou impérialiste, simplement l'expression d'un choix dont on voit mal au nom de quelle morale débile il devrait être interdit. 
Luc Ferry, Le Figaro, le 9 février 2012.
Bientôt de nouveaux résultats !

* Cet ouvrage est publié avec l'aide du Centre national du livre.
Déjà devenu un classique dans le paysage académique américain, l’ouvrage de Saba Mahmood est désormais accessible dans une traduction française de Nadia Marzouki , qui nous permet de saisir toute la finesse et la complexité théorique de la réflexion de l’anthropologue. Car c’est principalement pour sa contribution théorique que l’ouvrage a gagné en notoriété : s’intéressant aux pratiques pieuses de femmes égyptiennes, Saba Mahmood s’interroge sur la religion, le féminisme et la pensée libérale – le féminisme est-il nécessairement subversif ? Le conservatisme religieux et la liberté individuelle sont-ils antinomiques ? Mettant l’accent sur l’éthique plutôt que sur le politique, sur le gouvernement de soi plutôt que le gouvernement des autres, le renouveau islamique étudié par l’anthropologue remet en question les catégories d’interprétation "libérales" dominantes.
L’ouvrage de Saba Mahmood porte sur un "mouvement de piété" en Egypte, ou plus précisément sur des nouvelles formes de religiosité portées par les femmes, à travers des sociabilités organisées autour des mosquées. Il explore ainsi un des aspects du "féminisme islamique", au sujet duquel S. Latta Abdallah écrivait, en introduction d’un numéro récemment paru dans Critique internationale, qu’il convenait de le traiter comme un objet scientifique afin de comprendre les évolutions politiques et sociales des pays musulmans . A certains égards pourtant le titre est trompeur puisqu’il ne s’agit pas d’étudier un mouvement politique ou un mouvement social, mais plutôt d’examiner les implications théoriques de ces nouvelles formes de religiosité féminine. En effet, l’auteure souligne qu’il ne faut pas voir ce mouvement de piété uniquement comme une réaction identitaire à l’occidentalisation (p.75) ou comme une marque de nationalisme (p.177) : l’angle d’étude privilégié est celui du processus de formation d’un sujet moral à travers la pratique pieuse.
La réinvention d’une tradition pieuse
La démonstration s’appuie à la fois sur une enquête ethnographique dans six mosquées du Caire, et sur des références théoriques (en particulier à Michel Foucault, Judith Butler et Talal Asad) qui donnent une profondeur philosophique à l’ouvrage. Le premier chapitre, consacré à la question de la liberté et de la subjectivation, est ainsi davantage consacré à la réflexion théorique ; les pratiques de piété sont envisagées dans la perspective de la capacité d’agir individuelle, et de la formation d’un sujet propre : "le mouvement des mosquées est caractérisé par une tendance fortement individualisante : chaque personne doit faire siennes diverses pratiques ascétiques qui façonneront sa conduite morale" (p54). Les formes empiriques que prennent ce mouvement ne sont décrites que dans le chapitre suivant, qui par ailleurs ne donne que peu d’indications sur son ampleur nationale. Les indications historiques succinctes, qui situent le mouvement de piété féminine dans le cadre du renouveau religieux initié par les Frères Musulmans et de l’accès des femmes à l’éducation, ne permettent pas de comprendre la portée politique et sociale de ce "mouvement des mosquées". On comprend mal également en quoi il s’agit d’un mouvement, puisque l’auteure insiste, plutôt que sur la mobilisation collective, sur la sensibilité religieuse : l’objectif du mouvement de piété serait orienté vers l’individu ; contre la sécularisation et la folklorisation des pratiques religieuses, les femmes qui participent aux leçons de religion dans les mosquées entendent "cultiver les aptitudes corporelles, les vertus, les habitudes et les désirs susceptibles d’enraciner les principes islamiques dans les pratiques de la vie quotidienne" (p.75). Ces nouvelles formes de religiosité sont étudiées plus précisément dans trois mosquées, choisies pour les contrastes sociaux qu’elles présentent, et les variétés de styles rhétoriques associés (chapitre 3 "Pédagogies de la persuasion")
- la mosquée Omar, située dans un quartier aisé, accueille un public de femmes éduquées. Elle est animée par Hajja Faiza, une prédicatrice charismatique, dont le discours porte la trace d’un humanisme libéral tout en mobilisant l’autorité des sources religieuses.
- la mosquée Ayesha, située dans un quartier pauvre, prodigue des services sociaux et des cours de religion. Elle accueille un public de femmes moins éduquées, plus sensibles à des formes de prédication spectaculaires qu’à des arguties savantes.
- la mosquée Nafisa, située dans un quartier de classe moyennes, dont beaucoup d’anciens émigrés revenus du Golfe ; le public y est composé de femmes au foyer et d’étudiantes. La prédication est marquée par un ton de piété rigoriste.
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Basila
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