Au nom de quoi devrais-je m'abstenir de penser que les oeuvres de Bach ou Mozart sont infiniment plus profondes, plus riches et plus précieuses à tous égards que le tambourin ou le flûtiau de ce que Lévi-Strauss appelle les "sociétés sauvages" ? Un tel jugement de valeur n'implique nulle xénophobie, pas davantage la moindre volonté colonisatrice ou impérialiste, simplement l'expression d'un choix dont on voit mal au nom de quelle morale débile il devrait être interdit. 
Luc Ferry, Le Figaro, le 9 février 2012.
Bientôt de nouveaux résultats !
En éditant pour la première fois en français un des “chef-d’œuvres” de la littérature canadienne du XXe siècle, la maison Viviane Hamy démontre une fois de plus son savoir-faire et la solidité de ses choix bien souvent originaux et novateurs . La redécouverte des Mémoires de Montparnasse de John Glassco devrait en effet constituer un petit événement, voire un cas de conscience parmi les historiens de la littérature francophones, en plaçant sous le projecteur un auteur méconnu, pour ne pas dire “ignoré”, dans le paysage actuel de la critique et des études littéraires. Car enfin, qui est John Glassco ? Sait-on par exemple qu’il est considéré comme un des plus grands auteurs canadiens du siècle dernier, à l’instar de l’œuvre présente, qualifiée de “meilleur livre en prose jamais lu”, écrit par un Canadien, selon Louis Dudek ? Les Mémoires de Montparnasse ont pourtant été publiées en 1970 et aussitôt reconnues comme un monument littéraire à part entière dans le monde anglo-saxon. Pourquoi alors un tel décalage en France ? C’est sans doute dans ses racines, dans le caractère “contrasté” du talent et de la vie de cet auteur qu’il faut chercher la réponse à toutes ces questions.
John Glassco est né en décembre 1909 à Montréal et étudie à la célèbre McGill University de Montréal, où il s’ennuie et rêve à la France, “la matrice sensuelle de toute modernité”. Il s’embarque ainsi pour l’Europe en 1928, à dix-neuf ans, en compagnie d’un ami, fuyant la désapprobation familiale et l’académisme étouffant du cadre universitaire. Il s’apprête alors à mener une vie de bohème “décadent” dans une ville déjà conquise par les Années folles et l’avant-garde des expatriés américains, dont il brosse le portrait à coups de serpe, avec malice et humour. De retour dans son pays pour des raisons de santé et désenchanté, il se consacre à une poésie d’inspiration wordsworthienne, bien loin donc de l’animation du boulevard Montparnasse et de son insouciance juvénile. Ses Mémoires ne sont pas moins surprenantes, témoignant de la subtile maîtrise des tonalités les plus variées que Glassco se plaît à afficher. Chantre du surréalisme en plein épanouissement à son arrivée en France, Glassco n’aborde ainsi que ponctuellement son goût pour ce mouvement et ne fait que rarement état de ses réalisations personnelles, sinon pour en proposer, par exemple, ce commentaire plein d’autodérision sur sa propre identité littéraire :
“Il n’existe donc aucun poète québécois à proprement parler ?
– Pas que je sache.
– (…) Puis-je vous demander si vous-même êtes déjà l’avatar canadien de quelqu’un d’autre, et si oui, de qui ?
– Jusqu’à présent, je n’ai endossé la défroque de personne, mais cela n’a pas été facile. Sans doute est-ce pour cette raison que j’ai embrassé le surréalisme.
– Je peux comprendre, c’était une issue” .
Dans cette perspective, l’apprenti poète s’amuse à égrainer – à dessein – tout au long d’un parcours, aux allures de Bildungsroman, des commentaires pour le moins contradictoires et topiques sur le statut d’écrivain. Mélange aigre-doux, l’ensemble s’ingénie à déstabiliser le lecteur, enchaînant les mots d’esprit et les pirouettes, les confessions quasi sincères, quoique viciées par une ironie acerbe : “Je n’avais jamais connu le désespoir ou l’angoisse, qui n’étaient pour moi que de simples vocables littéraires. Je n’avais enduré ni la faim, ni la frustration, ni la maladie, ni la continence. (…) En quoi étais-je donc habilité à écrire ?” … et les boutades truculentes, par exemple, d’un jeune effronté à l’égard d’une des plus célèbres figures de la littérature du moment, Ernest Hemingway : “Je le trouvai presque aussi peu attirant que ses nouvelles – des modèles de sensiblerie guindée et de sentimentalité volcanique, dont les intrigues et dialogues absurdes m’ont toujours évoqué un Prométhée au foie jaune qui serait ligoté avec de la grosse ficelle” !
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