Rédacteur

Critique à nonfiction.fr

La phrase

On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire.

Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans. 

Fondation Jean Jaurès

Fondation Jean Jaures

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Au bonheur des pères de famille
[jeudi 13 mai 2010 - 09:00]
Histoire
Couverture ouvrage
Le bon mari. Une histoire politique des hommes et des femmes à l'époque révolutionnaire
Anne Verjus
Éditeur : Fayard
392 pages / 23,75 € sur
Résumé : Un livre très dense qui retrace l’évolution du modèle familial entre 1789 et 1830 et montre comment s’est imposée l’autorité paternelle après la Révolution, aux dépens de la question féminine.
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Le rôle des femmes : une influence discrète et bienfaisante

Pour Anne Verjus, la victoire des fils de famille est significative de la place prépondérante occupée dans la société révolutionnaire puis dans la société bourgeoise par le "chef de famille", qui n’est plus entendu comme un patriarche régentant une nombreuse lignée, mais comme un homme dans la force de l’âge, époux et père de jeunes enfants : un citoyen comme le représente le peintre Jacques-Louis David dans son Portrait du député Michel Gérard et sa famille   reproduit en couverture du livre. Ce qui frappe dans ce tableau, c’est l’absence des femmes, hormis la jeune fille assise au piano  . Seul le père est représenté, fermement carré dans son fauteuil et entouré d’une nombreuse progéniture, trois fils et une fille. Anne Verjus montre, dans la deuxième partie du livre, comment les femmes sont, pendant la Révolution, renvoyées à la sphère privée, malgré les velléités d’indépendance manifestées par certains penseurs novateurs, comme Condorcet ou Olympe de Gouges, qui réclamèrent la citoyenneté pour les femmes. Anne Verjus s’attarde peu sur les discours favorables aux droits des femmes. L’originalité de son approche tient, sur ces questions, aux sources utilisées, à savoir les écrits et archives de Roederer, ainsi que les manuscrits rédigés à l’occasion d’un concours organisé par l’Institut, dont la question portait en 1798 sur l’étendue et les limites du pouvoir du père de famille  . La lecture des écrits rédigés par les participants montre que la plupart étaient partisans d’un moyen terme entre la situation d’Ancien Régime et les innovations de la période révolutionnaire. Pour la majorité des Français, à la veille du XIXème siècle, c’est la famille qui constitue la clef de voûte du système politique et social, et non l’individu.

Conjugalisme et ordre social

Quelle est donc la place faite aux femmes dans le conjugalisme, terme employé par Anne Verjus pour désigner cette conception qui place la famille  au centre de la société et envisage le couple comme une unité indivisible d’intérêt économiques et politiques  ? L’hypothèse d’Anne Verjus est que les femmes ne sont pas véritablement exclues de la citoyenneté, mais qu’elles s’expriment par le biais de leur mari, censé exercer la citoyenneté au nom des deux membres du couple – de même l’époux paie-t-il des impôts non seulement pour ses biens personnels, mais aussi pour ceux qui appartiennent à sa femme -. Les hommes de la Révolution française se méfient beaucoup de l’influence féminine en politique, car ils ont en mémoire les initiatives politiques malheureuses des reines ou des maîtresses royales au XVIIIème siècle. Ils exhortent en revanche les femmes à exercer une bonne influence dans le cadre du foyer : selon Roederer, qui met au concours de l’Institut la question  "Quelles sont les institutions les plus propres à fonder la morale d’un peuple ?", les femmes sont aptes à adoucir les mœurs et les passions de leurs époux, tout comme à soigner l’éducation de leurs enfants. Les femmes sont donc indirectement considérées comme garantes de l’ordre et de la paix sociale, un peu à la manière des Sabines que David représente en 1799 comme symbole de la réconciliation nationale  . Le Code Civil, dont Anne Verjus évoque la genèse dans la dernière partie  , consacre le "conjugalisme" et se présente comme une synthèse entre le principes issus de l’Ancien Régime et les innovations de la période révolutionnaire.

Le grand mérite d’Anne Verjus tient à son refus de tomber dans l’anachronisme qui consisterait à mettre en accusation les siècles passés au nom des normes et valeurs contemporaines. Le chercheur qui s’intéresse à l’histoire des femmes ne doit pas chercher à faire parler les sources avec des accents féministes, mais s’efforcer de retranscrire le plus justement possible les conceptions anciennes de la situation féminine. Anne Verjus montre dans Le bon mari que la question des femmes est loin d’être au centre des préoccupations révolutionnaires. Ce qui "fait l’actualité" pendant la Révolution et l’Empire, c’est la question de l’autorité paternelle et de la famille ; non celle du droit de vote des femmes, que l’on voit émerger plus tard, au cours du XIXème siècle, alors même que le modèle "conjugaliste" vole en éclat sous la pression de nouveaux faits comme l’industrialisation et la question ouvrière.

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