Rédacteur

critique à nonfiction

La phrase

On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire.

Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans. 

Fondation Jean Jaurès

Fondation Jean Jaures

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Les séductions de l’apostat
[samedi 08 mai 2010 - 20:50]
Littérature
Couverture ouvrage
Éloge de l’apostat. Essai sur la Vita Nova
Jean-Pierre Martin
Éditeur : Seuil
289 pages / 18,53 € sur
Résumé : Portraits croisés de ces déconvertis qui ont refusé l’assignation au passé pour s’inventer une autre vie.
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Cet acte de rupture qu’est l’apostasie signe le triomphe du petit sujet, capable de se réinventer, de secouer les pesanteurs du passé, d’échapper à un déterminisme mécanique qui en ferait un pur produit de son éducation et de son époque. L’optimisme du propos est tempéré par un chapitre qui montre, à travers les exemples de Leiris, Gary et Fitzgerald, le versant sombre de la Vita Nova, “ces formes déceptives, avortées, à rebours”. Faculté de renaître et de se réinventer pour certains, elle est aussi désir, et souvent désir irréalisable, de rompre avec un soi abhorré pour d’autres. De ces “trois antihéros de la vie continûment insatisfaite”, l’étude du parcours de Michel Leiris est particulièrement intéressante : récit d’une existence gouvernée par la haine de soi. Les tentatives de rupture (le voyage en Afrique, l’écriture) achoppent sur l’impossibilité de s’arracher à soi pour devenir autre, réduisant la Vita Nova à une lointaine chimère. La fin du livre apporte ainsi un certain nombre de nuances à la thèse initiale, montrant par exemple la porosité des frontières entre “l’immobile” et “l’apostat” : même chez “un champion des vies successives” comme Vailland, on discerne des permanences, une revendication d’unité, de totalité.

Cela donne une lecture riche, stimulante, qui défend avec vigueur une thèse originale. L’éloge de l’apostat ne tourne pas à la célébration aveugle grâce aux nuances apportées par la dernière partie de l’ouvrage, et aux questions que l’auteur laisse volontairement battantes : quelle marge de manœuvre pour se défaire de soi, de ce “train d’idées”  dont on est coutumier ? Il arrive cependant qu’on s’égare un peu parmi les sinuosités de tous ces parcours, et que l’argumentation perde un peu de sa netteté. Peut-être parce que l’auteur veut embrasser beaucoup de choses : histoire politique et littéraire, analyse de texte, expérience personnelle, réflexion sur les liens entre l’individu et le groupe, sur le fondement de l’identité. Il propose en réalité trois essais en un seul livre : le premier, de nature politique et historique, sur le désenvoûtement vis-à-vis des idéologies radicales au XXe siècle ; le second, littéraire, sur le renouveau esthétique qui accompagne ce désenvoûtement ; le troisième, existentiel, sur la capacité d’un individu à se réinventer, à se défaire de soi, et les liens qu’il entretient avec ses vies successives. Si l’on est parfois frustré par une certaine rapidité à traiter un matériau aussi riche (le parcours de Gide en deux pages), l’articulation de ces trois réflexions est aussi ce qui fait la singularité et la force du livre.

 

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