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Le président de la République a soulevé une montagne, elle retombe sur lui. En lançant l'offensive contre les Roms, le gouvernement français croyait régler à son avantage électoral un problème de simple police de frontières et de réglementation municipale. Enorme erreur. La question des Roms n'est pas de sécurité policière ou sociale, mais d'abord de sécurité mentale. 
André Glucksmann, Le Monde, 31 août 2010.

La réputation de Gayatri Spivak comme auteur difficile d’accès n’a rien d’usurpée. Pour Colin McCabe, qui signe la préface de En d’autres mondes, en d’autres mots, elle vient avant tout de ce que la théoricienne du post-colonialisme mobilise des ressources provenant d’horizons très variés, psychanalyse, philosophie, théorie littéraire, ou encore gender studies. On conçoit bien qu’un tel travail n’ait en soi rien d’aisé, surtout dans la mesure où les auteurs et les pensées cités n’apparaissent pas comme de simples prête-noms, mais sont mobilisés ou critiqués avec une certaine profondeur. On ne peut donc pas reprocher à Spivak la difficulté de son matériau.
La variété de l’ouvrage s’exprime également dans les objets qu’il aborde. L’ouvrage consiste en un ensemble de quatorze textes portant pour la plupart sur la littérature, et pour quelques autres sur des questions de théorie philosophique et économique (la valeur chez Marx ; le féminisme et la théorie critique) ou sur le monde universitaire. Les écrivains qui font l’objet de l’analyse sont très divers : on trouve pêle-mêle Dante, Yeats, Woolf, Coleridge, Wordsworth et Mashaweta Devi, auteur indien dont Spivak a assuré la traduction anglaise. Les cadres de l’analyse, cependant, varient peu : Spivak use de la critique marxiste, féministe et psychanalytique pour déconstruire, dans ses différents textes, le statut de la femme et du subalterne. Elle s’attache à décrire la manière dont les différentes formes de domination, capitaliste, féministe et colonialiste sont entremêlées au point de ne pouvoir être séparées. Et propose alors, comme résistance, l’analyse déconstructiviste et la mise en scène du subalterne dans la littérature, ce subalterne dont elle a par ailleurs montré qu’il était caractérisé par son incapacité de prendre la parole . Elle revendique par ailleurs, à propos des textes qu’elle évoque, le droit de ne pas excuser l’objectification de la femme au nom du statut de littérature classique, ou d’une esthétique prétendument universelle. Il faut lire les textes pour ce qu’ils signifient, au risque de reproduire à l’infini, dans le travail même de la critique littéraire, le statu quo qui est dénoncé.
A ce propos, figure parmi les passages les plus pertinents de l’ouvrage la critique du monde universitaire, de sa structure et de son fonctionnement. Ce monde aux prétentions désintéressées, nous dit Spivak, contribue paradoxalement à renforcer la domination contre laquelle il se définit souvent. L’auteur livre au passage un bel exemple d’auto-analyse : sa double marginalité, en tant que femme du Tiers-monde (née en Inde, elle y a commencé ses études universitaires avant de migrer aux Etats-Unis, où elle enseigne désormais). Cette position est à l’origine d’un certain regard, sans doute plus lucide, sur l’Université. Pour Spivak, ainsi, la division disciplinaire du travail intellectuel et le manque corrélatif de dialogue entre disciplines conduisent à l’ignorance d’objets parmi les plus urgents, et en particulier le subalterne . C’est là, d’ailleurs, que le bât blesse : l’interdisciplinarité que pratique Spivak, si elle constitue une approche plus ouverte que celle de nombre de ses collègues, reste cantonnée à un petit nombre de perspectives assez peu empiriques. On cherche en vain, au milieu des références psychanalytiques ou littéraires, des travaux d’histoire, d’anthropologie, de sociologie ou d’économie qui éclaireraient pourtant, au moins, ses perspectives sur le subalterne. De quelle ouverture s’agit-il qui ignore ainsi les sciences sociales au profit des seules humanités ? Peut-on encore sérieusement, lorsque l’on étudie des réalités aussi complexes que celles-ci, s’en tenir à considérer le monde comme un texte et à voir partout des signes, plutôt que d’appréhender des acteurs, des pratiques, des relations et des représentations ?
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