On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

"Et l’on ne t’appellera plus Abram, mais ton nom sera Abraham, car je te fais père d’une multitude de nations. Je te rendrai extrêmement fécond, de toi je ferai des nations, et des rois sortiront de toi." Ces versets célèbres de Genèse 17, 5-6 fondent la vocation d’Abraham, dont l’aspect universel est souligné par l’expression "père d’une multitude de nations". Abraham se voit ainsi promis à un exceptionnel destin biblique qui excédera d’ailleurs largement les seules limites du texte sacré. C’est précisément cette figure emblématique, ancêtre des trois monothéismes, que Maurice-Ruben Hayoun, spécialiste de la pensée médiévale juive et arabe, se propose d’explorer à travers une problématique unique : l’historicité ou la non-historicité d’Abraham.
Abraham : légende ou réalité ?
Les quatre premiers chapitres s’intéressent à l’histoire du patriarche telle qu’elle est évoquée dans la Bible (ce qu’on appelle le cycle d’Abraham : Gen 11,27-25,18) pour la confronter aux réalités historiques ou archéologiques. Soucieux de définir les milieux producteurs de la geste patriarcale, l’auteur situe la création littéraire et idéologique d’Abraham (ainsi que celle des deux autres patriarches Isaac et Jacob) à une "époque qu’on situe entre les VII-VI èmes siècles, donc à la fin de la monarchie judéenne et au début de l’exil". La création du personnage abrahamique répondrait dès lors à la crise religieuse et identitaire traversée par le peuple hébreu au moment de l’invasion babylonienne et de l’exil. Autrement dit, la question est de savoir si "la notion d’"époque patriarcale" est fondamentalement historique ou si, au contraire, elle relève d’une vision purement idéologique ayant animé le projet de rédacteurs plus tardifs".
Si l’historiographie biblique situe l’existence d’Abraham aux alentours de -1850, les indications prélevées dans le texte de Genèse, au regard des récentes découvertes archéologiques ou des coutumes proche-orientales, laissent à penser que les détails qui jalonnent le texte renvoient au milieu du premier millénaire. A titre d’exemple, le verset 37, 25 suggère la domestication des chameaux, laquelle n’a lieu, comme le rappelle Israël Finkelstein dans la Bible dévoilée, qu’au milieu du premier millénaire avant J.C. Quoi qu’il en soit, le processus de construction de la geste d’Abraham reste à ce jour obscur et les spécialistes se trouvent dans l’impossibilité de proposer une théorie consensuelle sur la formation de Genèse 12-25. De fait, ces premiers chapitres, bien qu’intéressants et indispensables quand on évoque la figure abrahamique, ne font en fait que reprendre certains éléments de l’exégèse actuelle pour en offrir une bonne synthèse.
Abraham dans la philosophie et la mystique juive
L’exploration historique de la figure abrahamique conduit logiquement l’auteur à s’intéresser dans un deuxième temps au rayonnement symbolique de cette figure, non seulement dans la culture juive, mais aussi dans la culture occidentale ou musulmane. Après avoir expliqué qu’Abraham se veut "l’archétype de l’identité d’Israël", Hayoun entend montrer comment la figure patriarcale innerve les champs du savoir, depuis la philosophie occidentale d’Aristote en passant par celle de Maïmonide ou de Kierkegaard jusqu’à la mystique juive. L’auteur tend à déterminer comment sous l’impulsion des penseurs de la période médiévale, notamment Maïmonide, le Dieu d’Abraham se vide plus ou moins de sa substance théologique pour s’intellectualiser . Ce penseur juif contribue ainsi à imposer une figure abrahamique déshistoricisée et allégorisée. Le mouvement kabbalistique, "réaction défensive face à une formulation intellectualiste et rationaliste du judaïsme", n’aura de cesse de s’inscrire en faux contre cette approche philosophique et abstraite pour entreprendre "une sorte de refondation mystique du judaïsme médiéval" tandis que le hassidisme, au XVIIIème siècle, procédera à une idéalisation de la figure abrahamique en la présentant comme la source des lois de la Torah.
2 commentaires
S.Briand
Je vous remercie de lire attentivement mes articles et de débusquer avec autant de courtoisie mes erreurs. Votre demande consistant à m'"expliquer" sur mes "lectures" me laisse quand même "rêver" : il s'agit ni plus ni moins d'une coquille.
un des noms du Livre
"(ainsi que celle des deux autres patriarches Ismaël et Jacob" alors que nonseulement pour le judaïsme mais pour Pascal(!)les patriarches sont Abraham, Isaac ,(son fils non-sacrifié :récit de l'Aqedah) et Jacob donc.
merci de vous "expliquer" avec vos "lectures".