On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

A l’heure où l’architecture attire de très nombreux étudiants, où ses grands représentants sont glorifiés et adulés, où la forme semble devenir plus importante que les impacts sociaux de l’oeuvre, il est pertinent de s’interroger sur l’évolution des fondements qui soutiennent la discipline architecturale et de son propre rapport à la ville. Franco La Cecla, professeur d’anthropologie culturelle et qui fut longtemps consultant auprès de Renzo Piano nous guide à travers cet ouvrage dans les méandres de l’architecture contemporaine à l’aide d’exemples concrets et de sa propre expérience pour dévoiler la perte de sens qui semble l’animer. Dénonçant le hiatus de plus en plus profond qui apparait entre les architectes et la civilisation urbaine, l’auteur livre une critique acerbe des "manières de faire" la ville et de la tendance actuelle de l’architecture à se commercialiser, à s’ériger en "logos" et à nier les "situations habitantes". Si l’auteur offre une intéressante contre-vue face à l’effet de mode qui entoure l’architecture et ses grands représentants, la structure désordonnée de l’essai et la superficialité des analyses ne convainquent pas toujours. Dénonçant ouvertement les pratiques anti-urbaines de certains architectes, l’auteur généralise rapidement sans tenir compte de ceux qui tentent de concilier la forme à l’ "esprit des lieux" et néglige certains phénomènes externes qui concourent également à cet état de fait.
Comment ne pas devenir architecte
Tout d’abord, l’auteur décrit dans un long chapitre les raisons pour lesquelles, ayant terminé ses études d’architecture, lui-même n’a pas endossé les habits de la profession. Il évoque alors, tels qu’il les ressent depuis quelques dizaines d’années les dysfonctionnements et les errements de l’architecture avec comme point d’orgue l’inclination de plus en plus prégnante à faire des monuments des marques, des logos censés garantir le succès d’une ville. Revenant sur la genèse et l’émergence des starchitectes, il évoque les liens qui apparaissent plus en plus ténus entre l’architecture et la mode. Beaucoup d’architectes se sont en effet construit un "nom" grâce à des contrats avec de grandes marques comme Prada ou Versace, partenariats qui orientent par conséquent l’action de l’architecte sur la mise en valeur de son propre travail et sur la conception du bâtiment lui-même comme objet de mode. Mais ce type de relation fonctionne dans les deux sens, à l’image de celle entre Rem Koolhaas et Prada. L’architecte néerlandais - dont le travail est l’objet des foudres de l’auteur - offre non seulement une forme visuelle, une enveloppe mais il redynamise également la marque qui bénéficie d’une publicité immense et d’un souffle nouveau. Selon La Cecla, les architectes seraient donc devenus des "trend-setters" participant fièrement au grand défilé néolibéral qui déferle sur les villes actuelles ainsi qu’à la promotion de leur propre personne. De ce constat sévère, l’auteur dénonce l’absurdité de certains choix car l’image et la "signature" deviennent davantage privilégiées que la qualité des projets eux-mêmes. À travers les exemples de New-York, Barcelone ou Tirana, l’auteur expose avec persuasion la tendance à transformer la ville "en brand, […] en une plateforme constellée de monuments architecturaux prêts-à-consommer". Focalisés sur le règne du shopping et de l’image les architectes ne sauraient plus rien du système symbolique qui unit les habitants à la ville et ils auraient même tendance à rejeter toute responsabilité vis-à-vis des conséquences sociales ou environnementales, en justifiant que leur fonction se limite à la construction formelle et artistique. L’auteur évoque alors, hélas trop brièvement, les relations entre les politiques sécuritaires et les travaux des starchitectes pour montrer que ceux-ci ne seraient pas innocents dans le déclin des espaces publics et de la vitalité urbaine, "Manhattan produit des lieux qui n’en sont pas, des boîtes de verre et d’acier que la population ne pourra jamais investir d’aucune manière".
1 commentaire
eupalinos
alors avant d\'en vouloir à l\'architecture
il faudrait poser la bonne question
quand et où y-a t-il architecture ?
et aujourd\'hui, heureusement que des stars comme koolhaas arrivent à manier recherches avec AMO et architecture de qualité avec OMA
à quand un livre autre qu\'un pamphlet - du style \"merci l\'architecture\" aura les faveurs de la critique hors presse spécialisée ?
bien cordialement