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critique à nonfiction.fr

La phrase

On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire.

Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans. 

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Retour à Socrate
[lundi 26 avril 2010 - 10:00]
Philosophie
Couverture ouvrage
Socrate dissident. Aux sources d'une éthique pour l'individu citoyen
Maryvonne David-Jougneau
Éditeur : Actes Sud
190 pages / 17,10 € sur
Résumé : Un essai stimulant qui propose de retrouver la voie philosophique ouverte par Socrate.
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L’interrogation socratique a pour nous perdu son tranchant ; la voie philosophique qu’il a le premier héroïquement ouverte est devenue boulevard. Vingt-quatre siècles de platonisme ont rendu Socrate évident, en ont fait une vignette pour manuels scolaires. Or il est très intéressant, oubliant son succès, de reprendre le combat de Socrate in situ, d’accompagner ou de ressaisir la question-Socrate, qui sembla incongrue et insupportable à la plupart de ses contemporains, in statu nascendi. Ce que fait Maryvonne David-Jougneau dans ce livre stimulant, où elle étudie moins le Socrate de Platon que celui vu par Xénophon, et par Aristophane.

L’individu dans l’Athènes du Ve siècle n’est pas une idée neuve, il y est introuvable ; son autonomie est inexistante, et d’ailleurs impensable. En quoi consiste l’idéal éthique ou, comme on dit dans le dialogue du Ménon consacré à sa définition, la vertu ? Celle-ci se résume à respecter les "nomoi", c’est-à-dire les lois dans leur triple acception morale, sociale et religieuse ; ces lois donnent leur place à chacun, s’en écarter entraîne l’accusation de démesure : Antigone par exemple, en osant affronter Créon, sort de son statut de femme (pas très éloigné de celui d’enfant ou d’esclave). Sur ce fond d’appartenances et de relations strictement codées, mesurées, la raison naissante s’exerce dans d’étroites limites, que les auteurs tragiques se chargent de rappeler. L’impensé social reste énorme, la tradition s’impose.

Traditionnellement, la vertu consiste à naître dans un bon milieu et à en reproduire les traits ; le mimétisme, le conformisme sont les plus sûrs indices de la moralité. L’éducation elle-même, appelée mousikè, combine diversement la gymnastique et les rythmes (les connaissances orales y sont mémorisées et énoncées à la façon d’un rap). Cette culture valorisant l’harmonie se trouve, au Ve siècle, combattue par une éducation nouvelle basée sur la parole et les joutes verbales ; proposée (moyennant rétribution) par les sophistes, elle donne l’ascendant aux beaux parleurs, prestige très convoité dans cette société bavarde, qui s’attroupe notamment au tribunal et à l’assemblée. Les sophistes contribuent à l’émergence d’une élite nouvelle, celle qui peut payer, mais ce tournant rhétorique (pas encore linguistique) est très ambivalent : dans une démocratie directe, la parole influente n’est pas nécessairement vraie, et les sophistes ne visent qu’à la rendre persuasive ou probable – d’où la  dégénérescence dénoncée par Platon de cette corporation encline au cynisme avec Calliclès ou Thrasymaque.

Socrate lutte sur deux fronts, contre la première éducation autant que contre les sophistes ; il oppose aux uns et aux autres la visée des essences en posant la question ti esti, la question de définir ce qu’il en est absolument de (la beauté, la vertu, la piété…). Certains, comme Hippias, ne comprennent littéralement pas la question ; un savoir pratique, ou étroitement pragmatique (y compris au sens rhétorique du terme, qui désigne les règles d’une interlocution avantageuse) n’accède pas à l’idée de définition. Il y va pourtant de la vérité. Face à l’argumentation dissolvante des sophistes, et aux errances de la multitude, sur laquelle les orateurs soufflent comme les vents sur les flots désordonnées de la mer, Socrate exige un ancrage, une remontée aux fondements ; aiguillonné par son démon de l’analyse, ou du logos, il veut penser ou expliciter, "fonder en raison", tout ce qui pour les autres va de soi. Mais comment faire passer le fil de tout ce que nous pensons et croyons par le chas de cette aiguille ? La part de l’implicite ou du savoir pratique reste énorme, et on sait que beaucoup des dialogues reconstruits par Platon  demeurent aporétiques.

Titre du livre : Socrate dissident. Aux sources d'une éthique pour l'individu citoyen
Auteur : Maryvonne David-Jougneau
Éditeur : Actes Sud
Date de publication : 10/02/10
N° ISBN : 274278781X
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