Débat sur les statistiques ethniques
[vendredi 23 avril 2010 - 17:00]
De l’identité française à l’ethnie française
"Définir des groupes ethniques minoritaires ou dominés conduit ainsi inévitablement à définir en termes analogues le groupe dominant et majoritaire, donc à l’ethniciser à son tour"
: avant de conceptualiser des minorités ethniques, il est donc indispensable de conceptualiser la majorité. L’enquête MGIS
réalisée en 1995 par l’
INED et l’
INSEE avait choisi le terme de "Français de souche" défini comme "les personnes nées en France de deux personnes nées en France"
, terme qui permet d’exclure de fait les "identités régionales". La création de cette "ethnie française" est alors dangereuse puisqu’elle "impose une vision ethnique et raciale de la société qui, par
boomerang, conduit à considérer les non-immigrés ou les non-descendants d’immigrés comme une ethnie particulière"
, ethnie particulière et donc "inférieure" à l’ethnie dominante.
Reprenant les termes de la circulaire envoyée par Eric Besson, ministre de l’Immigration, de l’Intégration, de l’Identité nationale et du Développement solidaire, aux préfets, Hervé Le Bras montre le danger qui existe à opposer immigrés et sédentaires. En effet 40% de ce texte est consacré à l’immigration, qui ne représente que 8% de la population française : définir l’identité nationale française ne pourrait donc se faire qu’en opposition aux étrangers non Européens ?
Oui aux monographies, non au recensement
La pratique du recensement est refusée par Hervé Le Bras dans cet ouvrage puisqu’elle suppose des classifications politiques, et donc subjectives, qui peuvent changer à travers le temps et qui nécessitent la notion d’une "ethnie française" dominante. Etablir des statistiques monographiques nécessite de travailler en premier lieu sur la population de référence, c’est-à-dire le "groupe de contrôle" pour ensuite déterminer quelles populations minoritaires (la minorité n’est pas forcément ethnique) sont victimes de discriminations.
L’ethnicité "joue au contraire un rôle important dans les relations sociales, mais elle ne peut pas être figée dans le temps et dans l’espace. Elle est peu 'robuste', rarement consensuelle, se prête mal à la mesure autrement qu’à un moment précis dans une région précise pour une situation précise"
: produire des statistiques "ethniques" peut être intéressant pour des chercheurs quand ils étudient une situation donnée où ces catégories ethniques jouent vraisemblablement un rôle, avec des hypothèses et une question de départ claires. Des travaux ont ainsi été faits sur les contrôles de police "au faciès"
ou sur les ouvriers du bâtiment
. Réaliser des monographies sur des situations concrètes, dans lesquelles des discriminations raciales ou ethniques ont lieu, permet ensuite de lutter contre celles-ci.
Hervé Le Bras exprime bien dans son essai les questionnements entourant le sujet des statistiques ethniques en France. Etudier d’autres situations (géographiques ou historiques) permet de mettre en évidence l’impossibilité de tels recensements en France, pour des raisons philosophiques et politiques. Ce serait contraire à l’idée d’une
République une et indivisible et ce serait dangereux, puisque cela renforcerait l’opposition entre "Français de souche" et "immigrés" ou "étrangers"
1 commentaire
Sociologue consultant
Les statistiques tenues sur le handicap, les femmes, les seniors ont permis de légiférer et de faire avancer concrètement les choses : pourquoi ce blocage sur l'origine ?
Le plus grand danger n'est pas de créer un système de mesure basé sur l'origine ethnique, mais d'en rester au statu-quo actuel qui permet à certaines grandes chaines de passer des reportages sur la violence et les braquages où 100% des personnes floutées sont noires de peau ! Croyez-vous vraiment que c'est le reflet de la réalité ? Le grand Eric Zémour vous dit que oui, et bien moi je soutiens que non, mais pour être encore plus crédible, je souhaiterais avoir des chiffres...
Ne croyez-vous pas qu'insidieusement, ce type de reportage induit des représentations négatives (et erronées !) chez les spectateurs ?
Une seule façon de briser la subjectivité : la mesure, la levée des tabous et la capacité à regarder les choses en face pour avancer.