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La grande exclusion : L'urgence sociale, symptôme et thérapeutique

Couverture ouvrage

Catherine Malabou Xavier Emmanuelli
Bayard , 126 pages

La grande exclusion : un syndrome ?
[dimanche 18 avril 2010]


Ce livre est écrit à la manière d’une fugue, avec la "fuite" du sujet de la réflexion médicale (X. Emmanuelli) à la réflexion philosophique (C. Malabou). Chacun joue donc le même thème, on a l’impression que ça sonne pareil à l’oreille, mais en lisant les deux auteurs on n'y trouve pas vraiment les mêmes notes...

D’abord, ce livre définit la gande exclusion qu’il ne faut pas confondre avec l’exclusion et/ou l’errance, ni même avec la pauvreté qui existe depuis la nuit de temps et qui n’a pas toujours conduit à l’exclusion  , même si parmi les composantes de la grande exclusion on y trouve la pauvreté, et peut-être aussi l’errance. Mais ceci ne répond pas en totalité à ce que peut être la grance exclusion et ce livre propose d'y répondre davantage.

Dans cet ouvrage, Xavier Emmanuelli   et Catherine Malabou   développent une approche tour à tour différente et complémentaire de la grande exclusion. Parfois, les propos divergent jusqu’à l’opposition. Ainsi, Xavier Emmanuelli écrit : "on ne tombe pas dans la grande exclusion par hasard, sans un ensemble de carences qui, pour certaines, remontent à l’enfance, pour d’autres surgissent sous les coups du réel"  . La grande exclusion serait alors une conséquence de différents éléments que l’on pourrait presque retrouver dans la vie de chaque grand exclu. Et un évènement viendrait faire basculer le sujet dans la grande exclusion.

Catherine Malabou parle également de traumatisme, mais d’une façon bien différente. Elle s’appuie sur le stress post traumatique en comparant les grands exclus avec les victimes d’accidents industriels comme ceux d’AZF, les victimes de catastrophes naturelles telles que les tsunamis ou les tremblements de terre, les victimes d’abus sexuels... Entre ces deux registres bien différents que sont le traumatisme dû au lien pathogène à l’autre, celui de l’adulte vers le bébé ou l’enfant, et le traumatisme dû à l’imprévisible hasard de la vie qui fait qu’une personne est malheureusement là quand la catastrophe (industrielle, climatique...) arrive, le glissement se fait en douceur grâce à l’énumération qui vaut pour comparaison, à grand renfort d’arguments neuropsychologiques pour montrer que les deux traumatismes provoquent des lésions cérébrales identiques. Peut-être, mais cela ne suffit pas pour passer ainsi de l'un à l'autre. Le traumatisme ne se réduit pas à des éléments neuropsychiques, lesquels effacent le sujet avec sa subjectivité et son histoire. Dans le cadre psychologique, le traumatisme est subjectif : telle personne va s'effondrer suite à tel acte ou parole subi alors que cela n'aura pas d'effet majeur pour telle autre . 

L’approche proposée par Xavier Emmanuelli et Catherine Malabou est donc contrastée. Chez le premier, on sent l’expérience de terrain avec une réflexion médicale et psychologique/psychiatrique, on sent les années passées à cotoyer cette population d’exclus et de grands exclus avec la découverte du sujet au plus près de son histoire. Chez Catherine Malabou, on sent une intéressante volonté de penser la grande exclusion à partir de la philosophie, mais aussi une vive critique de la psychanalyse, sinon des comptes à régler avec elle. Pour les références philosophiques, Jean-Jacques Rousseau est convié avec intérêt pour le lecteur, pointant son paradoxe. Pour la psychanalyse, Patrick Declerk est sévèrement discuté, n'hésitant pas à écrire que la lecture des analyses de ce dernier provoque un malaise  . Certes, l’approche freudienne de Patrick Declerk a des conclusions qui font parfois grincer des dents, ce que la philosophe ne manque pas de souligner. Mais, d'une part, on ne peut pas réduire l’analyse de l’errance, du vagabondage, de la clochardisation, de l’exclusion et de la grande exclusion à la seule analyse de Patrick Declerk pour le domaine psychanalytique car ce serait retenir un auteur sur des dizaines. D'autre part, malgré certaines interprétations discutables de Patrick Declerck, il n'en est pas moins une large pierre à l’édifice que constitue la pensée clinique "psy" de ce sujet.

Ainsi, dans ce livre, malgré cette fuite du sujet du médecin à la philosophe sans discussion directe entre eux, nous trouvons dès le début de ce livre des tentatives de formalisation de la grande exclusion par Xavier Emmanuelli : "Il y a 3 degrés de la grande exclusion, nous dit l’auteur. La précarité : grande fragilité, à la limite de la société, chômeurs de longue durée, personnes seules et sans ressources. La marginalité : énième rupture, jointe le plus souvent à un abus d’alcool, la personne se retrouve à la rue, entre marginalité et exclusion, c’est-à-dire la menace de perdre tout statut social. La grande exclusion : elle est sans lien nécessaire avec les deux autres et la précarité et la marginalité n’y mènent pas toujours"  . Et il en arrive à sa proposition : "la grande exclusion est un syndrome. Un ensemble de symptômes cliniques, psychologiques et psychiatriques, ce que pauvreté, précarité et marginalité ne sont pas ou en tout cas pas complètement. Les grands exclus sont des traumatisés. A ce titre, ils n’ont pas de représentation du corps, du temps ni de l’espace. Ils ne connaissent ni le soi ni l’altérité. Ce sont des malades psychiques"  .

La référence à Alexandre Vexliard soutient l'ensemble avec les quatre phases de l’exclusion sociale : la phase d’agression, où la personne se révolte, revendique avec violence parfois. La phase de dépression, lorsque le doute s’installe et, avec lui, la dépréciation de soin. La phase de fixation, qui coïncide avec la conviction d’être un exclu à vie, l’affirmation d’avoir choisi cette existence. Et enfin, la phase d’abandon  . Mais "avant de sombrer dans l’abandon, les grands exclus ont appris l’inutilité de toute demande, ils ont compris que leur voix ne sera pas entendue"  .

La question de l’urgence est aussi discutée : "on peut distinguer trois périodes de l’urgence : l’urgence, la post-urgence et le long terme"  . On retrouve en effet ces trois périodes dans le travail des CHRS   auprès de cette population. Seulement, le long-terme n’est pas synonyme de réinsertion. "Tant que l’homme est dans l’urgence, il ne peut pas être pris dans le processus de la réinsertion"  . Et "l’urgence est-elle de porter secours à des personnes ou de "nettoyer" les rues ?"  . En effet, cette question mérite d’être clairement posée tant l’action politique est parfois équivoque. Ces grands exclus sont chassés des rues l’hiver à cause du froid et ils sont aussi chassés des rues l’été alors qu’ils y meurent davantage l’été que l’hiver, à cause de la plus grande différence de température qui mène plus facilement à une hypothermie car on ne se méfie pas du froid (de la nuit) l'été... En fait, ils sont toujours chassés des rues.

De son côté, Catherine Malabou nous explique que "l’urgence n’a jamais été philosophiquement élaborée  ". Et elle précise que "dès qu’on envisage l’urgence comme un mode de fonctionnement politique, on la banalise, on la nie, on la confond avec une forme de réduction du droit"  . Question intéressante que celle-ci... Puis vient une référence à Simone Weil et à la notion de malheur, élément pour lequel, dans la souffrance se détache de la souffrance, précisant que "ceux-là n’ont pas de mots pour exprimer ce qui leur arrive"  . Catherine Malabou nous explique que "le malheur, part inassimilable de la souffrance, serait ainsi toujours une forme de réminiscence de l’esclavage, qui réduit l’existence à l’état de chose sans prix ni valeur. …/… certaines douleurs physiques ne sont que des douleurs, des douleurs sans malheur. …/… Il en est autrement des douleurs qui engendrent le malheur, cet excès de douleur qui demeure irréductible, comme étranger"  . Ainsi, pour la philosophe, la grande exclusion serait aussi un syndrome, mais celui de "l’occultation de soi"  .

 

Vient alors la question de la vue des grands exclus que l'on chasse des rues été comme hiver. Catherine Malabou souligne que "l’imagination fait passer de la vue de la souffrance à la représentation de la mort"  . "Les mécanismes d’empathie fonctionnent jusqu’au point où la visibilité de la souffrance d’autrui s’efface au profit du spectacle tragique de cette même souffrance. Entre les deux interviennent l’appréciation, l’évaluation, la critique, dont la source est bien en effet l’imagination, base du jugement"  . Alors, la question de l’urgence revient en se demandant de qui est-ce l’urgence : "plus on répond en urgence à l’urgence, et plus c’est à soi, et à soi seul, que l’on répond. L’immédiateté naturelle de l’urgence n’est peut-être que l’appel d’un reflet de soi dans l’autre, d’un narcissisme élémentaire"  . Et elle appuie sur le fait que l’urgence ne doit pas être un retour à soi mais un mouvement vers autrui.

Bref, ce livre fort intéressant pourrait donner lieu à de longs développements tant on y trouve des réflexions intéressantes, différentes, opposées ou contradictoires. J'invite donc le lecteur de cet article à poursuivre la réflexion en se reportant directement au livre de Catherine Malaou et Xavier Emmanuelli. Il y trouvera des parties ayant une portée politique ou médicale : "l’exclusion ne découle pas de la pauvreté mais de la rupture des liens""  . "L’alcool est un antalgique, un anxiolytique, il dissout la réalité il devient vite indispensable pour supporter cette souffrance accumulée enfermée dans le silence  . Finalement, l'alcool serait une sorte de soulagement. 

Xavier Emmanuelli pense que l’amélioration des lésions neurologiques dans le cadre de l’hospitalisme chez les enfants roumains, après la mise en place d’un entourage satisfaisant, serait également vérifiable chez les grands exclus. Il invite donc à prendre la situation de la grande exclusion non plus comme un aspect social, mais comme une urgence médicale  . On y trouve également une mise en garde contre les volontés sociales et politiques de vouloir trop vite changer la vie des personnes vivant à la rue car "80% des personnes qui s’y trouvent ont créé de nouvelles conditions de survie. Il est parfois dangereux de vouloir les soustraire trop vite à la rue, ils y ont forgé leurs repères"  . Evidence de terrain qu'il faut sans cesse rappeler. "Prendre le temps de faire désapprendre les codes de la survie avant de tenter de réinsérer dans un autre lieu […] s’oppose évidemment aux prises en charges actuelles"  . Et, enfin, ces chiffres qui interrogent : en France il y a plus de trois millions d’exclus dont un million et demi en grande difficulté et environ 600 000 dans une situation très grave  .

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