On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

Enfin, ce qui traverse l'ouvrage, dans le choix même de son découpage, c'est le poids que prend la figure présidentielle dans ces politiques mémorielles à partir de 1958. Le chef de l'Etat devient à la fois le référent en matière de parole publique sur la période, bien plus que les partis politiques, et l'initiateur de la majorité des mesures étatiques. L'accession du général de Gaulle à la présidence marque un réinvestissement de l'Etat dans la mémoire après la période de forts antagonismes entre Rassemblement du Peuple Français et Parti Communiste Français sous la IVe République mais aussi une centralisation de cette mémoire autour de la figure du témoin, qui devient figure d'autorité historique. Les itinéraires moins exceptionnels de Georges Pompidou et Valéry Giscard d'Estaing les conduisent à accorder moins de place au mythe résistancialiste, contestés aussi dans leur rôle de chef de file de cette mémoire par les gaullistes historiques. La conséquence de ce changement de personnalité, en même temps que d'orientation politique conduit d'ailleurs, sous la pression de la société civile et l'émergence de la mémoire juive, à un effacement progressif de la figure du héros devant celle de la victime. François Mitterrand ne freine pas ce processus, d'autant plus que la reconstruction mémorielle de son propre itinéraire met en lumière les failles de la mémoire française. Si Jacques Chirac, premier président à ne pas avoir participé au conflit, réussit à pacifier le souvenir, notamment à travers sa déclaration de 1995 , il n'a pas réussi à lui donner un sens, pas plus que Nicolas Sarkozy, qui tente de réactiver le mythe résistancialiste mais dans sa dimension affective, bien plus qu'idéologique.
Si l'historien connaisseur de la période n'apprendra que peu sur le sujet à la lecture de cet ouvrage, il constitue une très bonne porte d'entrée pour qui souhaite saisir les mécanismes de la mémoire dans sa dimension politique. En faisant la synthèse des ouvrages plus ardus parus sur le sujet, Olivier Wieviorka permet au novice de mesurer l'ampleur des aspects recouverts par ce champ de recherche. La bibliographie assez complète présentée en fin d'ouvrage en fait un outil majeur pour tout étudiant, enseignant ou simple curieux de la période. Sans faire l'économie d'une réelle nouveauté dans l'approche, La mémoire désunie constitue donc un nouveau "basique" pour la bibliothèque des historiens de ce début de XXIe siècle![]()
4 commentaires
Anne Pédron
D'autre part, la commande d'une étude par la DMPA est bien logique, au vu de la focalisation de l'Etat sur le devoir de mémoire. Et justement, en approfondissant dans un livre, O. Wieviorka fait oeuvre d'historien (et non de propagandiste comme vous semblez l'affirmer), en essayant de montrer comment progressivement s'est affirmé puis a muté cette injonction du "devoir de mémoire". D'autres l'ont aussi fait, qui participent aussi à des dispositifs institutionnels, tels Olivier Lalieu. La participation de l'historien aux politiques publiques de la mémoire, est toujours complexe, mais me semble justement plus que nécessaire pour que celui-ci soit bien plus un devoir d'histoire qu'une suite de commémorations larmoyantes et affectives (ce que dénonce d'ailleurs en creux Wieviorka à la fin de son ouvrage).
gozillon
gozillon
luc nemeth
Reste que c'est pousser mémé dans les orties, un peu plus loin que n'est bourgeoisement admis, que d'affirmer que la loi sur les archives de 1979 aurait "permis qu'émergent de nouvelles problématiques mémorielles".
Quiconque s'intéresse un tant soit peu à ces questions sait que c'est ici le... contraire, qui est vrai.
Et que c'est bien la loi du 3 janvier 1979, qui grâce à son article 7 alinéa 5 a permis de repousser de 30 à 60 ans le délai de consultabilité de tout document un tant soit peu "sensible".
Certes ce sont tous les Etats, qui quel que soit le pays et quelle que soit l'époque, protègent leurs secrets. Mais la grande originalité est qu'ici le verrouillage s'est accompli sous la bannière du... devoir de mémoire ! Décidément : il n'y a qu'en France, que l'on voit des TRUCS pareils.