Rédacteur

Critique à nonfiction.fr

La phrase

On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire.

Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans. 

Fondation Jean Jaurès

Fondation Jean Jaures

C N L

CNL
Echos de Guantánamo
[mercredi 14 avril 2010 - 11:00]
Justice
Couverture ouvrage
Guantanamo
Frank Smith
Éditeur : Seuil
128 pages / 14,25 € sur
Résumé : Une composition au statut étrange, qui touche au cœur des liens entre humanité, justice et langage.
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Un dialogue mis à nu : exercice littéraire et retour aux sources du droit

Les interrogations s’enchaînent avec le systématisme d’une machine, rarement personnifiée, sauf incidemment quand on apprend que le président du tribunal, au moins dans un cas, est une femme . La litanie des questions-réponses se déploie même jusqu’au vertige : "L’interrogateur répond à la question posée par l’interrogé pour permettre à l’interrogé de répondre à la question précédente posée par lui, l’interrogateur." 

L’ensemble s’apparente à un exercice de style, les chapitres prenant tantôt la forme de dialogues, tantôt de récits à la troisième personne, tantôt d’un flux poétique désincarné et inquiétant. C’est bien le langage qui est finalement au centre, dans tout ce qu’il peut avoir d’évanescent, de mensonger ou d’allusif. La parole est constamment mise en doute, médiate ("On dit qu’on aurait déclaré avoir pris part aux opérations militaires menées contre la coalition." ), l’environnement n’est que suggéré, les conditions de l’arrestation et de l’emprisonnement ne font l’objet que d’allusions ponctuelles, sans recontrer d’écho ("Les Américains m’ont battu si violemment / que j’ai peur de ne plus fonctionner sexuellement. / Au point que je ne sais pas / si je serai encore capable de faire l’amour à ma femme." ). L’absence de contextualisation accentue la neutralité du ton, mais n’évacue pas le pathos des histoires individuelles racontées, répétées dans une logique qui paraît tourner à vide, enfermer autant physiquement que par le langage. L’étrangeté de la langue est d’ailleurs rappelée de temps à autre, le traducteur intervenant comme un tiers soudain visible dans le dialogue qui se joue, implacable, entre interrogateur et interrogé.

L’esthétisation qui découle de ce parti-pris littéraire jette un éclairage nouveau, quoique perturbant, sur ce qui n’était que parole dans l’ombre. Dans la lignée de la citation du poète William Carlos Williams placée en exergue, le livre encourage à saisir le monde tel qu’il est, à travers la langue dans son expression la plus concrète. Il en résulte un objet littéraire difficilement identifiable, à mi-chemin entre prose poétique et enquête documentaire.

A l’heure où l’Administration Obama, confrontée à des obstacles de tous ordres, peine à rendre effective la fermeture du camp, le texte de Frank Smith, épuré et tranchant, nous rappelle ainsi à des données essentielles : le rôle du langage dans le jugement, mais aussi, au-delà, dans l’affirmation d’une irréductible dignité humaine.

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