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Echos de Guantánamo
[mercredi 14 avril 2010 - 11:00]
Justice
Couverture ouvrage
Guantanamo
Éditeur : Seuil
128 pages / 14,25 € sur
Résumé : Une composition au statut étrange, qui touche au cœur des liens entre humanité, justice et langage.


La critique d’un tel ouvrage a-t-elle vraiment sa place sur un site qui se consacre à la nonfiction ? La classification du livre de Frank Smith, dès le premier abord, pose problème. En utilisant comme matériau des interrogatoires de prisonniers du camp de Guantánamo, il offre au lecteur tout autant un objet littéraire qu’un documentaire, suscitant des réflexions sur le droit, la langue et la responsabilité.

De fait, le texte n’est qu’en partie fictionnel : il est le fruit d’un travail de réécriture qui s’appuie sur les compte-rendus d'audience dans le camp, accessibles depuis 2006. A la suite d'une bataille juridique qui a opposé pendant plus d’un an et demi l'agence de presse américaine Associated Press au Pentagone, ce dernier s’est en effet vu contraint de publier sur son site Internet plusieurs milliers de pages de rapport, matériau brut désormais disponible pour le grand public, les professionnels du droit, les journalistes, les détracteurs de l’Administration Bush ou encore … les écrivains.

"Nous allons vous poser quelques questions afin de mieux comprendre votre histoire."

Le texte qui émerge de cette recomposition est à la fois très riche et très troublant. Fait de bribes, d’instantanés, de recoupements d’histoires, de collages sous différentes formes, il dérange autant par ce qu’il suggère que par ce qu’il tait. La reconstitution d’interrogatoires, toujours fragmentaires, appelle au fil de la lecture de nombreuses interrogations sur le contexte de leur énonciation. Mais elles restent largement sans réponse, et cette absence d’arrière-plan laisse chacun libre de choisir, selon sa sensibilité, entre l’empathie et la distance vis-à-vis de détenus qui ne cessent d’affirmer leur innocence.

L’utilisation de termes très impersonnels ("on", "l’homme", "le détenu") confère, outre une froide coloration administrative, une dimension universelle aux parcelles d’histoires captées au hasard des questions. Ces hommes, qui souvent n’étaient plus en possession de leur passeport quand ils ont été arrêtés, incarnent ainsi une humanité sans nom ni nationalité, réduite à sa plus simple nature, solitaire, renvoyée à la présomption de culpabilité qui semble peser sur elle. Le manque de point de repère accentue encore l’impression de non-droit qui caractérise ce lieu de détention sans ancrage, situé sur une base extra-territoriale hors de tout cadre juridique – en violation des Conventions de Genève ainsi que l’a souligné la Cour suprême américaine dans sa décision du 29 juin 2006.

Les dialogues reflètent aussi la confrontation latente de cultures, de conceptions de la religion profondément différentes. Les détenus comparent sans cesse leur insignifiance à une nation américaine vue comme tout-puissante ; l’un conteste ainsi la fiabilité des preuves apportées contre lui en rappelant "Que vous, vous avez de puissants services secrets, que ces choses-là, vous les connaissez, que vous êtes mieux placés pour les découvrir que nous. " .

Un dialogue mis à nu : exercice littéraire et retour aux sources du droit

Les interrogations s’enchaînent avec le systématisme d’une machine, rarement personnifiée, sauf incidemment quand on apprend que le président du tribunal, au moins dans un cas, est une femme . La litanie des questions-réponses se déploie même jusqu’au vertige : "L’interrogateur répond à la question posée par l’interrogé pour permettre à l’interrogé de répondre à la question précédente posée par lui, l’interrogateur." 

L’ensemble s’apparente à un exercice de style, les chapitres prenant tantôt la forme de dialogues, tantôt de récits à la troisième personne, tantôt d’un flux poétique désincarné et inquiétant. C’est bien le langage qui est finalement au centre, dans tout ce qu’il peut avoir d’évanescent, de mensonger ou d’allusif. La parole est constamment mise en doute, médiate ("On dit qu’on aurait déclaré avoir pris part aux opérations militaires menées contre la coalition." ), l’environnement n’est que suggéré, les conditions de l’arrestation et de l’emprisonnement ne font l’objet que d’allusions ponctuelles, sans recontrer d’écho ("Les Américains m’ont battu si violemment / que j’ai peur de ne plus fonctionner sexuellement. / Au point que je ne sais pas / si je serai encore capable de faire l’amour à ma femme." ). L’absence de contextualisation accentue la neutralité du ton, mais n’évacue pas le pathos des histoires individuelles racontées, répétées dans une logique qui paraît tourner à vide, enfermer autant physiquement que par le langage. L’étrangeté de la langue est d’ailleurs rappelée de temps à autre, le traducteur intervenant comme un tiers soudain visible dans le dialogue qui se joue, implacable, entre interrogateur et interrogé.

L’esthétisation qui découle de ce parti-pris littéraire jette un éclairage nouveau, quoique perturbant, sur ce qui n’était que parole dans l’ombre. Dans la lignée de la citation du poète William Carlos Williams placée en exergue, le livre encourage à saisir le monde tel qu’il est, à travers la langue dans son expression la plus concrète. Il en résulte un objet littéraire difficilement identifiable, à mi-chemin entre prose poétique et enquête documentaire.

A l’heure où l’Administration Obama, confrontée à des obstacles de tous ordres, peine à rendre effective la fermeture du camp, le texte de Frank Smith, épuré et tranchant, nous rappelle ainsi à des données essentielles : le rôle du langage dans le jugement, mais aussi, au-delà, dans l’affirmation d’une irréductible dignité humaine.

Blandine SORBE
Titre du livre : Guantanamo
Auteur : Frank Smith
Éditeur : Seuil
Collection : Fiction et Cie
Date de publication : 01/04/10
N° ISBN : 2021020959
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