On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

S’il existe un point fondamental sur lequel une théorie de la justice peut être jugée, c’est bien le sort qu’elle réserve aux plus défavorisés. Elle ne saurait, dès lors, faire l’économie d’une analyse des obstacles réels aux libertés positives des individus (niveau d’éducation, état de santé, discriminations diverses). Nous nous trouvons là au cœur des désaccords entre l’approche rawlsienne et celle d’Amartya Sen. Sans les sous-estimer, il convient néanmoins de ne pas les exagérer. Dans un ouvrage présenté comme une contestation globale de la théorisation rawlsienne (mais dédié à la mémoire du philosophe américain), Sen n’écrit-il pas que" passer des biens premiers aux capabilités ne constitue pas à mon sens une divergence essentielle d’avec le programme rawlsien, mais plutôt un ajustement dans l’approche centrée sur la raison pratique " . C’est donc au sein du programme élaboré par Rawls qu’il faut estimer l’apport propre de Sen , les deux auteurs se rejoignant dans la défense d’une conception active de la citoyenneté.
L’économiste et philosophe indien reproche à Rawls de négliger les disparités d’utilisation des ressources, disparités qui minent l’égalité citoyenne. Les raisons de cette négligence seraient à chercher dans la conception rawlsienne de la position originelle. On sait que cette dernière a été conçue, à l’image de l’état de nature dans les théories contractualistes classiques, comme un instrument heuristique. La position originelle recèle un voile d’ignorance qui prive les partenaires de toute information particulière non pertinente dans une perspective de justice démocratique.
La position originelle rawlsienne
Imaginons la situation hypothétique suivante : des représentants artificiels des citoyens (ils n'existent ni dans le temps ni dans l'espace) sont placés derrière un voile d'ignorance (ils ignorent leur position sociale, leur identité sexuelle, etc.). Ayant accès à des informations générales et non particulières, ils savent, par exemple, qu'ils ont une psychologie et des convictions mais ne savent pas lesquelles. Leurs attentes ne peuvent, dès lors, être que communes à tous. Ces attentes communes, Rawls les qualifie de biens premiers. Ils sont la condition préalable à la réalisation de tout projet de vie, c’est pourquoi il est important qu’ils soient garantis par les institutions sociales. Il en existe deux types : les biens premiers sociaux (revenu, pouvoir, droits, libertés) et les biens premiers naturels (santé, intelligence, force, imagination). Seuls les premiers, distribués directement par les institutions, font l’objet des principes de justice distributive. Le voile d’ignorance n’est guère éloigné, comme le note Rawls lui-même, de la notion kantienne d’autonomie.
Quels principes seront choisis sous le voile d’ignorance ? Pour pouvoir en décider, je dois m’identifier à chaque membre de la communauté politique afin de prendre en compte son bien propre comme s’il s’agissait du mien. Dans cette situation, les partenaires vont choisir ce qui constitue le premier principe de justice selon lequel" chaque personne a un droit égal au système le plus étendu de libertés de base égales pour tous qui soit compatible avec le même système de libertés pour les autres " . Il est important ici de préciser ce que l’auteur entend par libertés de base : libertés politiques (droit de vote et d’occuper un emploi public), libertés d’expression, de réunion, de pensée et de conscience, liberté de la personne qui comporte la protection à l’égard de l’oppression psychologique et de l’agression physique, le droit de propriété personnelle et la protection à l’égard de l’arrestation et de l’emprisonnement arbitraires, tels qu’ils sont définis par l’État de droit . Ce premier principe, postulant l’égalité dans la distribution des droits, épouse l’esprit de la notion moderne de droits-libertés.
Le second principe de justice stipule que les inégalités sociales et économiques sont autorisées à condition (a) qu'elles soient au plus grand avantage du plus mal loti, et (b) qu'elles soient attachées à des positions et à des fonctions ouvertes à tous dans des conditions de juste égalité des chances. C’est le principe de différence.
5 commentaires
Hather92000
J'en ai toujours pas une idée! Par ma part, c'est pas le style oriental, qui "bloque", c'est plutôt l'essai de "réconciliation" de cette approche avec celle de l'anglophone.
Encore une fois je bute sur cette notion de justice que je manipule depuis quelques temps dans mes recherches en essayant de la "comparaître" dans 2 espaces géographiquement, culturellement,,,, socialement différents. Bref, ce serait trop long à expliquer.....
L'idée de justice étant culturelle, peut-on alors l'universaliser?
Parti de son backgroun, Rawls esquissa sa théorie de la justice( et la justice comme équité) avec la clé qui était celle de sa culture anglaise, et même son voile d’ignorance n'y changea grand chose.
De son côté, fortement encré dans son Inde et aux valeurs qui lui son propres", son idée de la justice s'en "ressent" fortement si bien que son "occidentalité" n'y pu rien faire.
On pourrait à partir de là penser que le travail de Sen soit sans intérêt, puisse qu'à chacun son idée de justice ou de la justice!
Et bien, loin s'en faut! Ce qui qui en mon sens rends ce livre hautement important c'est bien cette DOUBLE cultures qui permet à Sen d'avoir une lecture nuancée et très large de cette question...
Policar
benoit-granger
mais quel bel article ! Et quelel clarté : bravo et merci !
Policar
Chris43
Votre résumé montre qu'une version raccourcie mettrait ce livre à la portée de plus de lecteur.