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Critique à nonfiction.fr

La phrase

On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire.

Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans. 

Fondation Jean Jaurès

Fondation Jean Jaures

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À la source de l’écriture
[lundi 22 mars 2010 - 23:55]
Littérature
Couverture ouvrage
Lycophron et Zétès
Pascal Quignard
Éditeur : Gallimard
316 pages / 7,32 € sur
Résumé : Au gré de l’évocation de ses amitiés et de nombreux souvenirs personnels et littéraires, Pascal Quignard cherche à mettre au jour ce qui pousse un écrivain à écrire.
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Il y a quarante ans déjà, une voix cherchait à rejoindre son appel. En 1971, Pascal Quignard proposait, sous l’impulsion de Celan, la traduction de l’Alexandra de Lycophron, publiée à nouveau et sans modifications aujourd’hui, suivie de ce qui en était alors la présentation. Elle est accompagnée de huit petits traités rassemblés sous le titre de Zétès, porteurs d’interrogations nodales sur ce qui est à la source de l’écriture et de la sienne en particulier, qui s’inscrivent dans un questionnement plus vaste sur la pensée de l’origine qui irrigue son œuvre comme l’a montré Ch. Lapeyre Desmaison dans Mémoires de l’origine paru en 2001. Quel sens donner au désir d’écrire qui relève davantage pour l’écrivain d’une vocation que d’une décision ? Tel est l’un des enjeux majeurs de ce nouveau recueil.

Le titre Lycophron et Zétès et sa publication dans la collection “Poésie” de Gallimard peuvent surprendre le lecteur. Pascal Quignard a, il est vrai, sous le pseudonyme de Zétès, publié en 1979 Inter aerias fagos, poème sur l’origine de la langue en latin, au lectorat de ce fait restreint. En quoi cependant, cette dernière publication relève-t-elle de la poésie ? L’écrivain a, dans sa traduction, repris à son compte le parti pris de l’obscurité de Lycophron si déroutante pour le lecteur contemporain mais qui est aussi ce qui fonde l’écriture poétique. Il ne s’est pas agi pour lui, en effet, de traduire dans une sorte de “mime mot” comme il l’écrivait dans la préface de 1971 mais de retrouver l’énergie qui a présidé à l’écriture en faisant ainsi véritablement œuvre de poète. Par ailleurs, la première partie Lycophron, opère par son titre un déplacement car ce n’est pas l’écrivain alexandrin qui en est l’objet mais le poème qu’il a écrit. Par ce déplacement, P. Quignard fait en quelque sorte coup double : il attire l’attention du lecteur sur ce qui a constitué l’identité littéraire de Lycophron, dont l’obscurité n’est ni celle de son identité, malgré l’incertitude des connaissances que l’on a de sa biographie (a-t-il vécu au IIIe ou au IIe siècle avant J.-C. ? Les plus récents colloques qui lui sont consacrés ne peuvent en décider) ni celle liée à la disparation de ses œuvres d’auteur tragique. L’obscurité qui est en jeu ici est celle de son long poème Alexandra, récit rejeté pour cette raison même par la critique au fil des siècles, même si Mallarmé l’accueillit favorablement, du fait de l’emploi de mots rares, de formes étranges, d’images abondantes et de références à des mythes fort peu connus et donc difficilement identifiables pour un lecteur non savant. Enfin, par ce déplacement et par la copule présente dans le titre, l’écrivain établit une parenté intime entre son aîné et lui ce qui conduit à penser que l’un comme l’autre, malgré les siècles qui les séparent sont, disciples fidèles de la zézétique, secrètement unis par la quête poétique de l’obscur.

Zétès, le titre de seconde partie, est un clin d’œil malicieux aux hellénistes. Ainsi que Pascal Quignard le précise, Zétès, qui fut l’un des compagnons de Boutès (écho à l’ouvrage éponyme qu’il a publié en 2008) est, littéralement “celui qui cherche”, en clair, la figure de l’écrivain qui cherche à connaître ce qui le pousse depuis tant d’années à écrire et à en comprendre l’absolue “nécessité”. Figure apparemment simple et en même temps extrêmement complexe proposée dès 1993 dans Le nom sur le bout de la langue, largement reprise dans Vie secrète, dans les différents volumes de Dernier Royaume ou encore dans La Nuit sexuelle.

Pascal Quignard interroge dans Zétès les forces obscures à la source de l’écriture, quand écrire est un devoir, un ordre, une incantation qui a la puissance du Sentio legem qui résonne dans Le nom sur le bout de langue. La voix de l’écrivain proche de la “Voix rendue à l’origine de la voix” est celle du serviteur héraut de la parole de Cassandre proférant comme un cri le premier mot du texte de Lycophron : “LEXÔ. Je dirai.” Maître mot. Deux syllabes comme un vertige qui ouvrent tout grand le flux de la prédiction. Alexandra, alias Cassandre, prophétise les malheurs de Troie, alors que son frère, Pâris part à la conquête d’Hélène. Elle parle, vouée au malheur de dire sans fin sans jamais être crue : “Elle parle et c’est comme le silence. Elle parle : cela ne sert à rien.” Elle est, en cela elle aussi, la figure de l’écrivain. Sa parole empêchée dit “la puissance totalement impuissante” de toute littérature

Titre du livre : Lycophron et Zétès
Auteur : Pascal Quignard
Éditeur : Gallimard
Collection : Poésie
Date de publication : 11/02/10
N° ISBN : 2070410803
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