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critique à nonfiction.fr

La phrase

On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire.

Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans. 

Fondation Jean Jaurès

Fondation Jean Jaures

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"Georges Boris, vie exemplaire"
[jeudi 11 mars 2010 - 09:00]
Histoire
Couverture ouvrage
Georges Boris. Trente ans d’influence. Blum, de Gaulle, Mendès
Jean-Louis Crémieux-Brilhac
Éditeur : Gallimard
460 pages / 23,75 € sur
Résumé : Portrait d’un conseiller qui sut choisir ses princes : Blum, de Gaulle et Mendès France.
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Un leçon d’épistémologie

À cette date, Boris, engagé volontaire à 51 ans - on lui reprocha d’avoir été un embusqué pendant la Première guerre mondiale - et évacué de Dunkerque, arrive à Londres, bientôt accablé par l’arrivée au pouvoir de Pétain et les chevrotements de l’armistice. Il n’entend pas, en direct, le discours de de Gaulle. Néanmoins, d’un patriotisme écorché, enlevant son uniforme français qu’il ne supporte pas de porter dans les rues de la capitale britannique le 17 juin, il le réendosse le 19, et va se présenter au n°8 Seymour Grove où de Gaulle accueille les quelques rares visiteurs. À partir de là se déploie la grande saga de la France Libre, dont Jean-Louis Crémieux-Brilhac a déjà établi un tableau magistral . Mais de cette saga, l’historien nous épargne la légende dorée : fragilité, bluff des débuts, gageure d’un rassemblement de gens si divers politiquement, faux-pas, chausse-trappes, complexité du microcosme londonien gaulliste et anti-gaulliste - à commencer par l’équipe des "Français parlent aux Français" ou le groupe Jean Jaurès, socialistes méfiants à l’égard d’un général sorti du rang - , conflits multiples - entre Moulin et Brossolette, entre Moulin et Frenay, entre Boris et Passy, le chef charismatique du BCRA, services secrets de la France libre -, crises innombrables : l’une des plus dangereuses survient dans le duel qui, à partir de la fin 1942, à Alger, oppose Giraud à de Gaulle ; Boris, alors responsable à Londres des rapports avec les barons de la clandestinité, fait beaucoup pour organiser l’arbitrage de la Résistance intérieure qui va peser de toute sa légitimité héroïque pour soutenir l’homme du 18 juin. De nombreux documents inédits (notamment de la correspondance de Georges Boris) permettent de suivre pas à pas cette période dont nos contemporains ont en partie perdu les codes mentaux. On croit tout savoir de cette période et Jean-Louis Crémieux-Brilhac nous montre subtilement que parfois, on ne comprend rien. C’est particulièrement vrai d’une vieille polémique que l’historien, témoin et citoyen d’ascendance juive met un point d’honneur à clarifier : le "silence" de la France Libre, comme, du reste, de la Résistance intérieure, concernant les atrocités commises contre les juifs d’Europe. Pourquoi n’avoir rien dit alors que l’on n’ignorait pas ce qui se passait ? Volonté de ne pas donner de gages aux accusations vichystes dénonçant les hommes de Londres comme des "judéo-bolchéviques"? Antisémitisme larvé (dont Jean-Louis Crémieux-Brilhac montre qu’il s’exprime très violemment dans certains secteurs de la première France Libre, comme Boris en fait douloureusement l’expérience)?

Le fond de l’affaire n’est pas là : "L’analyste d’aujourd’hui doit comprendre que, pour les porte-parole de la conscience chrétienne aussi bien que pour Boris, Bingen ou Manuel, pour moi, Français juifs agnostiques et patriotes français, les persécutions juives ne sont, dans cette phase exaspérée de la guerre, qu’un aspect parmi d’autres des infamies de Vichy et des crimes hitlériens qui accablent la collectivité nationale […] En 1943-1944, le problème juif n’est pas central. La priorité va à la victoire alliée, au succès de l’insurrection nationale qui lavera la France de la honte" (p. 271). Une leçon d’épistémologie de l’histoire que ce passage à méditer contre toutes les reconstructions - les bien pensantes ne sont pas les moins dangereuses - de la psyché contemporaine. Une leçon de courage aussi, car ces choses ne sont pas faciles à dire. Qualités rares qui font de ce livre érudit et passionnant un récit qui, de façon étonnante, est également très émouvant.

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