Au nom de quoi devrais-je m'abstenir de penser que les oeuvres de Bach ou Mozart sont infiniment plus profondes, plus riches et plus précieuses à tous égards que le tambourin ou le flûtiau de ce que Lévi-Strauss appelle les "sociétés sauvages" ? Un tel jugement de valeur n'implique nulle xénophobie, pas davantage la moindre volonté colonisatrice ou impérialiste, simplement l'expression d'un choix dont on voit mal au nom de quelle morale débile il devrait être interdit. 
Luc Ferry, Le Figaro, le 9 février 2012.
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Dès le début du christianisme, la lecture du texte biblique restant l’apanage des scribes ou des lettrés, la religion chrétienne trouva dans le recours aux symboles un véritable réservoir d’images susceptibles d’éclairer les fidèles sur le contenu des principaux épisodes bibliques. En effet, à l’origine, le mot grec "sumbolon" désignait un objet brisé en deux moitiés dont le rapprochement permettait aux porteurs de chaque partie de se reconnaître sans s’être vus auparavant. Le symbole est donc à considérer comme un lien, comme un signe de reconnaissance qui doit permettre, dans les premiers siècles du christianisme (Ier-VIIème), non seulement de fédérer les premiers croyants en Jésus autour d’une image, d’un emblème, mais aussi de parler de Dieu et des réalités transcendantes.
Le présent ouvrage, rédigé par Gérard-Henry Baudry, docteur en philosophie et en théologie renommé pour ses travaux sur Teilhard de Chardin , se " veut être une introduction au monde des symboles du christianisme ancien, tels que nous pouvons les découvrir dans les écrits des auteurs chrétiens et dans les textes liturgiques de l’Eglise ". Il se divise en huit chapitres : les symboles du Christ ; le symbolisme des lettres, des nombres et des figures géométriques ; les symboles empruntés à la nature ; les symboles empruntés au milieu culturel ; les épisodes de l’Ancien Testament et leur signification ; les événements de la vie de Jésus et leur portée théologique ; les figures de l’Eglise et le symbolisme des rites liturgiques et des édifices cultuels ; enfin les symboles eschatologiques. Couvrant une période allant de l’Antiquité chrétienne au Haut Moyen Age (jusqu’en 636 avec la mort d’Isidore de Séville, l’un des derniers grands représentants de la tradition des Pères), l’ouvrage se propose d’"illustrer les symboles chrétiens par leur figuration dans l’art". Le lecteur y trouvera donc plus de 300 reproductions iconographiques (sculptures, peintures, mosaïques, édifices) de très grande qualité, soit antérieures à la paix de l’Eglise en 313 et correspondant dans ce cas-là essentiellement à des peintures de catacombes et à des reliefs de sarcophages, soit postérieures à cette période, l’art pouvant s’exprimer plus librement après l’Edit de Constantin. Ajoutons que bon nombre des illustrations reproduites proviennent en majorité de la partie occidentale de l’Empire romain, les oeuvres ayant été davantage préservées de l’usure du temps qu’en Orient par exemple.
Les symboles chrétiens comme expression d’une relecture de l’Ancien Testament
Si l’on considère la division en chapitres susmentionnée, on observera tout d’abord que l’auteur choisit un plan non pas chronologique mais plutôt encyclopédique. Cette approche permet de souligner notamment le rôle primordial dévolu au Christ dans les symboles " parce qu’il éclaire tous les autres symboles qui ne sont chrétiens que dans leur relation ultime avec lui ", mais aussi l’importance accordée à l’arrière-plan historique dans les chapitres 4 et 5 particulièrement. C’est que la symbolique chrétienne ne peut se départir d’un contexte culturel dont l’enracinement se trouve avant tout et fondamentalement dans la tradition biblique. Un des mérites de l’ouvrage est de montrer précisément que, dans le christianisme naissant des trois premiers siècles de notre ère, la symbolique et la culture chrétiennes n’entretiennent pas un rapport d’opposition avec la culture vétérotestamentaire et juive : elles s’inscrivent plutôt dans une perspective complémentaire en proposant une relecture de la Tradition biblique. En ce sens, l’iconographie chrétienne permet de souligner le très fort rapport symbolique entre les deux Testaments, la révélation de la Bible étant considérée comme l’annonce prophétique de l’Evangile, de la bonne nouvelle du salut.
2 commentaires
S.Briand
Merci de votre remarque très intéressante qui pose le problème de l'éventuelle absence d'objectivité chez l'auteur (il est vrai à la fois prêtre et universitaire) concernant la façon dont il présente et considère les symboles chrétiens. Ceux-ci sont en effet envisagés dans la continuité des textes vétérotestamentaires mais, contrairement au traitement du thème du Verus Israël par les Pères de l'Eglise (notamment Justin), Baudry n'affirme pas, me semble-t-il, la préséance d'une symbolique sur une autre : il met simplement en perspective le lien entre les deux cultures. De ce point de vue, l'ouvrage me paraît intéressant en ce qu'il souligne la dimension "vorace" de toute culture naissante qui cherche à s'imposer en détournant à son profit les symboles, quels qu'ils soient. Aussi ce livre, en montrant ce que la symbolique chrétienne doit au judaïsme, nous invite-t-il peut-être à changer de perspective pour lire le Nouveau Testament à partir de ce que l'on appelle en terminologie chrétienne l'Ancien. Trop souvent en effet, et c'est le cas bien évidemment des évangélistes et de Paul mais aussi parfois de certains exégètes chrétiens, l'Ancien Testament est lu à partir du Nouveau comme s'il s'agissait pour le coup de marquer la préséance du second sur le premier. A contrario, l'ouvrage de Baudry, en marquant la forte dépendance de la symbolique chrétienne à l'égard des textes vétérotestamentaires, tendrait plutôt, je crois, à faire de l'Ancien Testament la matrice nourricière à partir de laquelle essaime en grande partie la pensée chrétienne.
Armand
J'apprécie beaucoup vos articles car les thèmes sont rares et passionnants à la fois.
Cependant, j'ai un doute sur cette présentation "continuiste" des motifs artistiques: n'y aurait-il pas aussi un travail de "dépossession" sur le plan des arts et des symboles, similaire à la charge théologique du Verus Israel telle que nous la trouvons dans les textes de la période patristique ?
Merci