Au nom de quoi devrais-je m'abstenir de penser que les oeuvres de Bach ou Mozart sont infiniment plus profondes, plus riches et plus précieuses à tous égards que le tambourin ou le flûtiau de ce que Lévi-Strauss appelle les "sociétés sauvages" ? Un tel jugement de valeur n'implique nulle xénophobie, pas davantage la moindre volonté colonisatrice ou impérialiste, simplement l'expression d'un choix dont on voit mal au nom de quelle morale débile il devrait être interdit. 
Luc Ferry, Le Figaro, le 9 février 2012.
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Chef de file des cinéastes chinois indépendants, Jia Zhang-Ke présente le paradoxe d’être largement plus connu, estimé et diffusé à l’étranger que dans son propre pays. Les obstacles politiques et financiers qu’il y rencontre ne l’empêchent pourtant pas d’édifier, d’un film à l’autre, une œuvre ambitieuse et exigeante autour des bouleversements sociaux, économiques et culturels de la Chine contemporaine. A mille lieux de l’emphase des fresques historiques des réalisateurs officiels du régime (Chen Kaige, Zhang Yimou), comme du naturalisme social appuyé de certains cinéastes explicitement engagés d’autres pays (Ken Loach, les frères Dardenne), Jia Zhang-Ke élabore, à partir des paysages changeants de la Chine industrielle et en variant les registres d’énonciation (documentaire, fiction, ou hybride entre les deux comme le récent 24 City dont une analyse très complète clôt l’ouvrage), des solutions d’images déterminantes pour l’évolution esthétique du cinéma – notamment sur les questions du plan-séquence, du traitement de l’espace et du temps, ou encore du rapport du corps à l’environnement. L’engagement de Jia Zhang-Ke, dissident malgré lui à l’intérieur du cinéma chinois, observateur rigoureux des modifications sensorielles et affectives vécues par les habitants de ce pays à l’ère de la croissance tous azimuts, est avant tout celui d’un grand styliste pour le progrès de son art ; la dimension politique de son cinéma existe bien pourtant, mais elle naît prioritairement de ses recherches formelles et d’une certaine attitude éthique vis-à-vis du réel du monde, plutôt que de l’imposition d’un message, d’un propos contestataire qui serait livré "clefs en main".
Bref, si Jia Zhang-Ke est définitivement l’inverse d’un cinéaste "à thèse", il reste que l’étude de ses films pourrait nous en dire long sur la société chinoise actuelle, et plus largement sur le bouleversement des vies humaines dans le grand chantier permanent du capitalisme mondialisé. Tel est le pari de l’ouvrage d’Anthony Fiant : effectuer une lecture socio-historique de l’œuvre du cinéaste, pour l’occasion jamais dissociée de son espace géopolitique de création ; une lecture qui ne sacrifierait pas l’esthétique sur l’autel d’une approche "symptomatique" des films (comme de simples "reflets" de la société), mais ne placerait toutefois pas cette analyse au cœur du propos théorique. Ce qui intéresse Anthony Fiant, c’est avant tout le Jia Zhang-Ke témoin majeur des mutations de la Chine contemporaine, et beaucoup plus secondairement le Jia Zhang-Ke styliste de l’espace, par exemple.
"Expérimenter le cinéma tout en radiographiant la Chine…" Derrière l’ambition prêtée – fort justement – au cinéaste, se lit en creux celle de l’auteur de l’ouvrage : effectuer, à travers les films, un état des lieux de la Chine contemporaine ; à la lumière des enjeux qui secouent cette dernière, éclairer les films. A rebours de tout folklore et de tout exotisme facile, l’œuvre de Jia Zhang-Ke est incontestablement une de celles qui se prêtent le mieux à ce pari, lequel n’est toutefois qu’à moitié réussi. En l’absence de toute étude ou de toute source historiques, économiques ou sociologiques qui porteraient directement sur la Chine d’aujourd’hui, les déductions effectuées sur le sujet à partir de ce que montrent les films peuvent, sur la longueur de l’ouvrage, paraître par trop systématiques. Mais si Anthony Fiant ne nous apprend pas grand-chose sur la Chine elle-même, en revanche il se sert à profit d’un savoir global et diffus sur les réalités de ce pays afin de mieux cerner ce qui est finalement son objet principal : le lien quasi organique qui s’établit entre les formes cinématographiques déployées par un auteur et les mutations profondes d’un pays.
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