On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.
Un mythe occidental
Jean-Pierre Moreau a choisi de s’intéresser dans le détail au phénomène de la piraterie dans l’Océan atlantique et le sud de l’Océan indien., tel qu’il a marqué les esprits contemporains. Il le fait à travers une succession de personnages présents dans les écrits des XVIIe et XVIIIe siècles. Traquer la réalité de la piraterie aux XVIIe et XVIIIe siècles à travers de rares documents disponibles dans les différentes archives de l’histoire maritime, c’est l’exploit que réalise Jean-Pierre Moreau. Derrière la réalité de la piraterie se dessine celle de l’extension par les nations européennes de l’exercice de leur pouvoir à ce nouveau domaine: les océans. C’est finalement un chapitre de l’histoire des nations modernes qui s’écrit avec celle des pirates, une histoire assez éloignée du mythe.
Le pirate trône en bonne place au Panthéon des mythes de l’Occident moderne. Version maritime et moderne donc du Robin des Bois médiéval, il ajoute à sa panoplie un élément essentiel du mythe, voire du fantasme occidental moderne, celui du trésor volé, enfoui, et potentiellement offert à la redécouverte par l’aventurier audacieux qui saura le mériter. Le pirate rassemble en lui tous les ingrédients du personnage romanesque au point de tenir en haleine des générations des lecteurs de Defoe, Stevenson, puis de Hergé, de Charlier et d’Hugo Pratt, les adeptes de Peter Pan et de ses différentes incarnations et finalement des spectateurs du Pirate des Caraïbes de Disney. Un mythe tenace donc, qui n’en rend l’étude historique que plus nécessaire et méritoire. Surtout si on prend conscience qu’une partie importante de l’histoire de la vie sur les navires relève de la transmission orale. Or l’étude de Jean-Pierre Moreau, appuyé sur des manuscrits de nombreux centres d’archives différents, prend à contre-pied bien des aspects de l’imagerie du marin appuyé sur sa béquille. Le mythe chancelle !
Un marin comme un autre ?
C’est en filigrane la réalité que Jean-Pierre Moreau entreprend de partager avec le lecteur. En tout cas, marin avant tout ! Un marin dont le destin a pu basculer par un accident de parcours, par la contrainte – il a été forcé de se joindre à un équipage d’un navire pirate. L’origine de sa vocation peut également être une crise économique et une crise du recrutement dans la marine de leur pays respectif. Finalement, le pire ennemi du flibustier et l’origine fréquente d’une vocation de pirate est bien souvent la paix : elle transforme le spécialiste de ce qu’on appelle alors la course, par le jeu des nouvelles relations internationales, un hors-la-loi. Le pirate ne serait-il qu’un flibustier qui poursuit, une fois les hostilités rompues, une activité soutenue officiellement en temps de guerre ?
Le pirate est donc, et avant tout, un marin. L’étude anthropologique de la vie du marin aux XVIIe et XVIIIe siècles, esquissée par Jean-Pierre Moreau à partir des rares archives disponibles, est un des aspects les plus intéressants du livre : des questions aussi diverses que celles ayant trait aux contrats, à la répartition des biens, à l’organisation de la vie à bord des navires sont ainsi développées. S’introduire dans l’organisation de la vie du pirate, c’est avant tout connaître la vie à bord des navires de la période moderne ; la principale activité du pirate reste alors la navigation.
Pirate par accident : l’image tranche avec l’idée romanesque du rebelle courageux à l’ordre établi, de l’agent de redistribution des richesses accumulées dans les colonies, par des moyens eux-mêmes parfois proches du pillage, ou de l’exploitation forcenée des ressources tant humaines que naturelles.
D’ailleurs, comme tout élément marginal à l’ordre établi, le pirate - et surtout leurs chefs - entretient des relations ambiguës avec les pouvoirs locaux dans les colonies, et réciproquement. L’économie clandestine contribue à construire des fortunes au grand jour. Le rêve du pirate lui-même reste bien souvent, une fois sa fortune faite, de devenir lui-même un colon de bon aloi. Ce que les gouverneurs des colonies tentent d’ailleurs d’encourager pour la tranquillité autant que la prospérité de leur colonie.
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