Au nom de quoi devrais-je m'abstenir de penser que les oeuvres de Bach ou Mozart sont infiniment plus profondes, plus riches et plus précieuses à tous égards que le tambourin ou le flûtiau de ce que Lévi-Strauss appelle les "sociétés sauvages" ? Un tel jugement de valeur n'implique nulle xénophobie, pas davantage la moindre volonté colonisatrice ou impérialiste, simplement l'expression d'un choix dont on voit mal au nom de quelle morale débile il devrait être interdit. 
Luc Ferry, Le Figaro, le 9 février 2012.
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Par le titre de son ouvrage, Bernard Edelman annonce au juriste qu’il va s’interroger sur la qualification du corps. En réalité, c’est sa qualification même, ou plutôt l’absence de qualification du corps par le droit que l’auteur questionne, pour saisir le rapport que la société et les individus entretiennent avec la composante biologique de la personne. Philosophe et juriste, Bernard Edelman lie ici les deux disciplines d’une manière originale. Le droit, par les solutions qu’il apporte aux problèmes nés des techniques biomédicales, sert de point de départ à une réflexion, sans doute plus philosophique que juridique, sur les façons dont la science, l’Etat, les personnes, se saisissent du corps humain. Ni purement philosophique, ni strictement juridique, cet ouvrage intéressera tous ceux qui s’interrogent sur ce que l’on désigne par le terme générique de "bioéthique". Ni technique, ni vulgarisateur, il est une invitation à prendre de la hauteur, à élargir son champ de vision, ce qu’il rend possible par la présentation, toujours pédagogique, d’éléments puisés aussi bien dans l’histoire et la sociologie que dans les diverses branches du droit. Plaçant le statut du corps humain vivant, "Ni chose ni personne", au centre de son questionnement, l’auteur commence par décrire comment le droit a permis à l’homme de s’approprier le vivant, végétal et animal, et termine en pointant l’incapacité du droit à appréhender de manière cohérente le néant qui précède la vie et qui lui succède.
Le vivant objet de propriété
C’est par le biais de la propriété intellectuelle que le vivant est devenu appropriable. L’auteur retrace dans la première partie de son ouvrage l’évolution juridique, tant en France qu’aux Etats-Unis, qui a conduit à l’abandon de la restriction du domaine du brevet aux seules choses inanimées. Les manipulations dont l’homme s’est rendu capable, sur le vivant végétal d’abord, sur le vivant animal ensuite, de la bactérie à la souris, ont amené les juges à étendre le domaine du brevet au vivant. Mais pour être brevetable, le vivant doit avoir été transformé par l’homme, ne pas pouvoir résulter de l’action des seules forces de la nature. Ce qui est alors protégé par le droit, c’est le vivant "fabriqué" par l’homme. Mais ce que la biologie est capable de faire sur le règne végétal ou animal, elle est aussi capable de le faire sur le vivant humain. Une fois l’appropriation de la substance du vivant non-humain admise, l’appropriation de la substance du vivant humain devient envisageable. La question de l’appropriabilité du corps humain, par la science, par la communauté, par la personne, est alors resituée dans son contexte historique. L’auteur ose alors poser la question de savoir : "à qui appartient le corps humain ?"
Le statut du corps humain
Provocatrice dans son intitulé, cette partie, selon la même démarche que la précédente, c’est-à-dire en partant des réponses juridiques apportées aux questions posées par l’évolution des techniques et des pratiques, développe la question des rapports juridiques de la personne à son corps. C’est la Common Law, et plus précisément le rapport de l’Office of Technology Assessment du Congrès américain, et deux décisions de la Cour suprême de Californie, qui fournissent ici la matière de la démonstration. La voie de la propriété intellectuelle est explorée, pour être réfutée. Le corps n’est ni une invention, ni une œuvre de l’esprit de la personne, ni même un "secret d’affaires". Quant au rapport de propriété qui pourrait exister entre la personne et son corps, son exploration, guidée par le rapport de l’OTA, donne lieu à des développements particulièrement intéressants en ce qu’ils renversent la perspective habituelle. L’OTA s’est en effet posé la question de savoir si les éléments du corps étaient assimilables à des res nullius , à des animaux sauvages. Les cellules et tissus ne sont alors plus considérés comme appartenant "naturellement" à la personne, mais comme étrangers à elle .
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