On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.
Herta Müller a reçu le prix Nobel de littérature en 2009. Événement relayé en France sans que cela lui ait conféré la publicité médiatique que, sans doute, elle ne recherche pas. Seuls trois de ses ouvrages sont disponibles actuellement en traduction : Le renard était déjà le chasseur, L’homme est un grand faisan sur terre et La Convocation. Niederungen, “Bas-fonds”, son premier livre, publié en 1982 dans la Roumanie communiste d’alors et écrit en allemand, sa langue principale d’écriture, est immédiatement censuré. Cela lui vaut d’être mise au ban de son village et à sa mère d’être convoquée par la Securitate pour avoir une fille infâme jetant sur son pays et sur son village un éclairage si contraire à l’image forgée dans la langue de bois, la langue du mensonge en cours dans le pays. Ce n’est qu’en 2005 qu’elle publie son premier livre en roumain. À partir de là, Herta Müller a dû trouver des réponses aux questions-clés qui se posaient à elle pour vivre et pour écrire la peur au ventre, quand, de surcroît, en soi, se chevauchent, s’entrechoquent, se côtoient trois langues : le dialecte parlé en famille, l’allemand parlé au village et le roumain appris à l’adolescence.
Dans le premier chapitre de Der König verneigt sich und tötet (“Le roi titube et tue”, non traduit en français), recueil d’essais autobiographiques dans lesquels elle évoque son enfance, son adolescence, ses interrogations précoces sur les langues, ses premiers mots évoquent les deux langues héritées de ses ancêtres : le dialecte (die Dorfsprache, littéralement “la langue du village”), sa langue maternelle, parlée par sa mère au quotidien et l’allemand parlé par les membres des deux “colonies” allemandes de Roumanie, la Transylvanie à l’est et le Banat, à l’ouest, où elle est née en 1953, dans le village de Nitzkydorf, proche de Timisoara, la ville tristement célèbre dans les années 1990. Ses ancêtres souabes s’étaient exilés là deux siècles plus tôt pour fuir les taxes imposées alors dans leur région d’origine. La seconde guerre mondiale a mis à mal sa famille. Son grand-père, un riche fermier, a été exproprié par le régime communiste. Sa mère a passé plusieurs années en URSS, déportée dans un goulag. Elle-même fuit la dictature de Ceausescu pour l’Allemagne en 1987, deux ans avant la chute du mur de Berlin et avant l’assassinat du dictateur.
Herta Müller note dans Der König verneigt sich und tötet les insuffisances du dialecte comparé à l’allemand. Elle se rappelle qu’alors qu’elle allait encore garder les vaches dans les champs autour de son village, elle s’interrogeait sur le fonctionnement des langues qu’elle pratiquait. Non seulement, dans son village, on utilisait le langage avec parcimonie, se méfiant des mots, reconnaissant plus de valeur au faire qu’au dire, mais le dialecte ne permettait pas toujours un usage polysémique des mots, ce qui interdisait tout jeu possible avec le langage et il manquait de mots en comparaison de l’allemand. Ainsi, le dialecte n’avait pas deux mots mais un seul allenig pour dire einsam (“solitaire”) et allein (“seul”). Plus tard, quand elle a pratiqué couramment les trois langues, elle a constaté les surprises qu’elles révèlent : parfois, arrivent des mots “issus du vide” ou il y a en soi des réalités innommables, quelle que soit la langue que l’on veut utiliser. Ainsi, ce n’est ni son appartenance à la minorité allemande du Banat ni sa vie sous une dictature qui font la singularité de son parcours et de son œuvre, mais sa volonté d’écrire dans une langue qui dise la peur et l’horreur de la répression, dans une langue sans cesse à inventer, dans un va-et-vient constant entre les trois langues qui sont en elles.
Quelle langue inventer pour rester debout malgré la peur et pour dire la peur dans un pays où règne une répression impitoyable ? Comment écrire la peur d’être tuée ? Quelle langue inventer pour rester en vie sans se mettre en danger de mort ? Herta Müller répond à ces questions au fil de son œuvre et plus particulièrement dans La Convocation et dans Der König verneigt sich und tötet où elle raconte sa peur au quotidien partagée par ses amis quand il fallait vivre en sachant où et comment avait été torturé l’un des leurs, les interrogatoires dans les locaux de la Securitate qu’il lui a fallu subir, pour avoir refusé d’être un de leurs indicateurs et au cours desquels elle devait lutter avec elle-même des heures durant pour ne pas s’écrouler sous l’infamie des insultes les plus viles, les plus ordurières (chienne, pute, serpillière, merde, etc.) ou sous les mensonges qui accusaient. Ainsi, dans La Convocation, récit publié en 1997, elle connaît ce dont elle parle
1 commentaire
romanul