On parle souvent des victimes directes des printemps arabes mais rarement des 2000 morts migrants, tués par non-assistance à personne en danger qui, abandonnés par l’Europe, se sont échoués dans des conditions épouvantables. L’Union européenne a fait des printemps arabes une tragédie qui a été celle des migrants tragiquement noyés, dont les oppresseurs ne sont ni Moubarak, ni Ben Ali mais les responsables européens. 
Bertrand Badie, sur nonfiction.fr, le 31 janvier 2012.
Bientôt de nouveaux résultats !

Inquiète, à juste titre, de l’avenir de l’universalisme, C. Fourest dresse, dans un ouvrage écrit dans le style incisif qu’on lui connaît, un inventaire des menaces qui pèsent sur lui. Elle poursuit ici un salutaire travail d’interrogation des présupposés de la bien-pensance de gauche, travail qui avait été remarquablement conduit dans La tentation obscurantiste, publié en 2005. On ne saurait trop lui être reconnaissant de l’attention alors portée, à la suite de Michel Feher, à un clivage fondamental entre « deux visions du mal secrété par la modernité : celle qui privilégie le racisme colonial et celle qui privilégie le racisme génocidaire » . Ce clivage traverse la gauche et explique largement les alliances improbables entre militants tiers-mondistes et islamistes et renvoie, ceteri paribus, au débat, au moment de l’Affaire Dreyfus, entre jaurésiens, sensibles à la lutte pour la vérité et la justice, et guesdistes, décrivant l’affrontement entre dreyfusards et anti-dreyfusards comme un conflit entre deux clans de la bourgeoisie et justifiant, ainsi, l’impassibilité du prolétariat. Elle avait, dans cette perspective, stigmatisé la retenue de ceux qui se refusent à dénoncer un mouvement fascisant, sexiste et antisémite, sous le fallacieux prétexte de solidarité à l’égard des déshérités du monde arabo-musulman, autrement dit pour ne pas désespérer les Billancourt de notre temps. Les compagnons de route de l’intégrisme musulman n’ayant rien à faire dans le camp progressiste, elle appelait à la lutte contre « la gauche confuse et sa tentation obscurantiste, avant que le mot “progressiste” ait perdu tout sens à force d’avoir été mis au service du pire ».
Droit à la différence et universalisme
Même si ces recommandations sont encore très présentes dans l'actuel ouvrage, C. Fourest centre son propos sur les dangers du multiculturalisme. L’universalisme, écrit-elle, « risque de succomber à force de tolérer les idées les plus intolérantes au nom du droit à la différence » . On ne peut lui donner tort sur ce point. L’absolutisation de la différence culturelle a, en effet, été instrumentalisée par les idéologies identitaires pour lesquelles l’individu n’existe qu’en tant que membre de sa communauté d’origine. Le retour à l’ethnicité n’a certainement plus aujourd’hui les vertus émancipatrices qui furent les siennes lorsqu’il s’agissait, à l’opposé de l’idéologie colonialiste, de reconnaître l’égale dignité de toutes les cultures. Désormais, le droit à la différence se confond trop souvent avec le droit à l’enfermement. À chacun sa culture, à chacun sa vérité, tel apparaît le slogan de ceux qui, culpabilisés par le colonialisme (et il existe mille raisons de l’être), ont entrepris de remettre en question les droits de l’homme parce que ceux-ci ont pris naissance en Occident. Ce péché originel invaliderait donc la prétention de ces droits à l’universalité. Le débat concerne clairement l’autonomie de la raison ou, si l’on veut, l’irréductibilité de la philosophie à l’ethnologie. Ce qui est requis ici, c’est le droit de juger des cultures à partir d’une définition de l’homme fondée sur son aptitude au décentrement critique.
20 commentaires
Robin
Donc un particularisme n'est qu'une facette de notre personnalité. L'universalisme est plus difficile à intégrer car il reste malgré tout un concept abstrait: d'accord on est tous des êtres humains, mais comme Français, qu'ai-je en commun avec un Argentin ou un Japonais? Beaucoup bien sûr, mais ce n'ai pas évident a priori. Pour ma part je souscris à la formule du beau livre de Mona Ouzouf, La composition française, où elle disait quelque chose comme: l'identité c'est le local sans les murs. J'aime aussi la formule américaine e pluribus unum, appliquée bien sûr au monde, plutôt qu'aux seuls USA. Il est claire que dans un monde globalisé, le multiculturalisme va prendre de plus plus d'importance et que tout replis communautariste ne pourra être que suicidaire. Le choix sera soit de se fondre dans la masse soit de s'isoler du reste du monde. Mais on peut se fondre dans la masse tout en gardant son identité puisque cette identité a plusieurs facette. Comme Mona Ouzouf, on peut être bretonne et française et ex-communiste.
Fred
Hoel
La position de Slama de laquelle C. Fourest se sent proche n'est pas une opinion comme une autre qui serait respectable, comme on pourrait le croire à vous lire. Cette position consiste à enfermer les langues minoritaires dans la vie «privée» et à les exclure de la vie «public». Ce qui est exactement la politique de l'Etat français depuis un temps maintenant très long, et qui a conduit ces langues au bord du gouffre. Et ce qui est contraire aux textes internationaux sur les droits de l'homme qui demandent un respect des langues (et cultures).
Puisque vous n'êtes pas jacobin, il aurait été bon que dans votre critique du livre de C. Fourest, ces choses soient dites clairement plutôt que de cultiver une ambiguité certaine («il s'agit entre nous d'une querelle de famille.») et un «flou artistique» tout aussi certain : «elle me semble», «j'ai tendance», «crainte», «agacement», «idéal commun», «particularisme», ...
Policar
Juste un mot pour en finir (?). Il est facile de triompher d\'adversaires imaginaires. Vos \"argumentations\" s\'effondrent si vous ne faites pas de moi un jacobin. J\'avais essayé, très tôt dans la controverse, de préciser où je me situais (Je me sens, à ce sujet, plus proche d\'Alain Renaut que des jacobins qui, à mes yeux, confondent trop souvent amour de la République et sacralisation de la nation), mais, visiblement, vous n\'en avez cure.
Je nourris de forts doutes sur la réalité de votre lecture du livre de C. Fourest (d\'ailleurs Hoel avoue qu\'il ne l\'a pas lu !). Vous êtes des idéologues mais vous ne lisez pas les livres. C\'est, en effet, plus facile pour éviter de réfléchir.
JacquesBolo
Le seul universalisme qui vaille est un universalisme universel. La défense des langues régionales de Hoel est trop longue (mais peut-être ne veut-il pas risquer d'être dit "non argumenté", j'ai sans aucun doute plus d'assurance) mais elle est pertinente. Car l'universalisme jacobin français mérite bien ce que vous dites à mon propos "Votre position de surplomb consistant à revendiquer pour vous-même le seul universalisme qui vaille est, pour tout dire, assez déplaisante et surtout non argumentée".
Evitez aussi les "utiliser un terme hors de son champ d'usage habituel, me paraît obscurcir votre message" et "Cela n'est aucunement suggestif à mes yeux et je serais surpris si cela l'était à ceux de nos lecteurs" qui me paraissent être des trucs d'orateurs qui ne m'impressionnent pas.
Je dis que le multiculturalisme est un multilatéralisme interne justement contre le jacobinisme. Il est évident que si vous êtes jacobin, vous ne l'admettez pas. Mais si vous ne le comprenez pas, c'est une limite cognitive qui vous concerne, ce n'est pas la peine de la considérer comme générale. Il semble en effet que l'universalisation autoritaire de vos propres limites soit le problème. Le jacobinisme n'est donc pas une opinion, mais une pathologie. Tout s'éclaire.