La philosophie en marchant
[vendredi 05 février 2010 - 09:00]
Faire la révolution en marchant
Marcher n'est pas seulement un passe-temps destiné à rompre l'ennui ou à se changer les idées. C'est en réalité la pensée en acte, traçant son chemin de manière opiniâtre, inflexible : c'est la pensée qui cherche à se réaliser dans le monde, dans sa gravité et sa pesanteur. C'est là la grande leçon de Gandhi : la violence est certes une forme de rébellion spectaculaire, qui tranche avec l'oppression en secouant le joug, mais elle ne sert à rien. Elle ne fera qu'alimenter le cycle maudit de la répression, violence contre violence. Gandhi lui substituait la marche comme un acte de résistance pacifique et serein. En effet, marcher pour protester contre l'oppression, c'est d'abord désobéir par la mise en suspens d'une activité aliénante qui nous a été imposée du dehors, par les autres. Quand je marche, je n'obéis et ne travaille plus. C'est ensuite manifester sa volonté la plus inflexible aux yeux de l'adversaire : rien ne me fera arrêter de marcher tant que le but – la liberté – ne sera pas atteint. « Nous n'allons pas faire demi-tour »
. Lors de la grande marche du sel de 1930 à laquelle quelques milliers d'Indiens ont fini par participer, faisant grossir sans cesse le nombre des marcheurs à mesure que la marche progressait à travers le pays, Gandhi définit les vertus libératrices – et donc éminemment politiques – de la marche : c'est le refus de la vitesse imposée par le monde occidental au bénéfice de la lenteur, du respect de la tradition qui nous enseigne l'humilité et la patience. Cette humilité, « c'est la reconnaissance tranquille de notre finitude : nous ne savons pas tout, nous ne pouvons pas tout »
. Elle manifeste notre dignité d'hommes, tout en nous rendant simples et autonomes à la fois. Je n'ai pas besoin de posséder beaucoup, je suis debout, cela suffit à ma liberté. La non-violence qu'elle implique – la longue marche vide de la colère et de la haine - n'est pas un aveu de faiblesse; au contraire : c'est le refus qu'oppose une âme sereine et déterminée à l'absurdité de la violence physique. La répression sanglante qu'exercèrent les Anglais contre les marcheurs indiens ne fit que mettre en relief cette absurdité de frapper à mort des hommes qui ont refusé d'employer la violence. En marchant, les Indiens firent fléchir les Anglais même s’ils n’obtinrent leur autonomie qu'en 1947. Celui qui marche a le temps de son côté. Il y a quelque chose d’inéluctable dans la marche, une fois que l’on est parti, l’on est comme forcé d’arriver. En elle, une philosophie patiente se déploie, nous restituant l’essence de la liberté : « la volonté comme destin »
5 commentaires
Andre Weill
"Tous les nomades au long cours connaissent le vertige du retour au monde. Cet instant fragile, ce moment de vulnérabilité, subtil et délicat. Le retour au monde est une étape très importante du pèlerinage difficile à gérer. Une étape douloureuse, car c’est celle du passage entre les deux mondes. Tout à la fois, une mort et une naissance. Un passage qui met provisoirement fin à la folie de l’errance, et qui enterre le pèlerin dans la folie du monde immobile."
http://www.andreweill.fr
Fred
C'est très vrai, mais il y a marche et marche: la marche "utilitaire" (pour aller prendre son métro par exemple) est une obligation qui ne me parait pas très libératrice dans la mesure où elle s'inscrit dans le stress quotidien d'arriver à l'heure à son travail. Par contre la marche d'agrément, la flânerie au fil de sa fantaisie, au rythme de son humeur vagabonde, c'est merveilleux.
louis-victor
Dou
"L'étrange consonance créée entre cheminement intérieur et extérieur suggère que l'esprit, lui aussi, est un paysage à traverser en marchant. Ceux qui aiment marcher sont familiers d'un état particulier de la solitude. Celle qu'on ressent à la campagne est de nature géographique [...] une sorte de communion s'opère avec le monde non humain. En ville c'est un luxe d'une rare austérité que de se sentir étranger parmi des étrangers [...] dans cet état d'observation qui fournit la distance idéale à la réflexion ou à la création. A petites doses, la mélancolie, le sentiment d'étrangeté, l'introspection, comptent parmi les plaisirs les plus raffinés."
egg
Superbe critique...