Au nom de quoi devrais-je m'abstenir de penser que les oeuvres de Bach ou Mozart sont infiniment plus profondes, plus riches et plus précieuses à tous égards que le tambourin ou le flûtiau de ce que Lévi-Strauss appelle les "sociétés sauvages" ? Un tel jugement de valeur n'implique nulle xénophobie, pas davantage la moindre volonté colonisatrice ou impérialiste, simplement l'expression d'un choix dont on voit mal au nom de quelle morale débile il devrait être interdit. 
Luc Ferry, Le Figaro, le 9 février 2012.
Bientôt de nouveaux résultats !
Le cinéma est affaire d’orgueil, la chose est bien connue. "Je ne crois pas à la modestie ", fait dire Jean-Luc Godard à Jack Palance qui joue le producteur Jerry Prokosh dans Le Mépris, "je crois à l’orgueil, la fierté de faire de bons films" : le livre d’Eugène Green laisse à son lecteur un sentiment similaire. Avec sa Poétique du cinématographe (notes), le cinéaste franco-américain se place sous le double patronage de Boileau, pour le Grand Siècle dont Green est admirateur et fin connaisseur (son travail pionnier sur la prononciation baroque restituée faisant autorité), et de Bresson, à qui le présent titre rend explicitement hommage via les fameuses Notes sur le cinématographe .
C’est en effet dans le sillage de celle de Robert Bresson que Green, venu tardivement à la réalisation, a explicitement inscrit son œuvre filmique, lui empruntant une certaine conception controversée du jeu des acteurs, un sens rigoureux du cadre et une vision spiritualiste du monde. Cette conception altière et sans concession de son art se retrouve entièrement dans le "vademecum personnel" qu’il livre ici.
En bon disciple de l’univers baroque, l’auteur divise son ouvrage en deux parties relativement complémentaires qui opposent "l’Idée" à "la Pratique", mettant ainsi concrètement en œuvre l’aphorisme liminaire du livre qui veut que "penser le cinéma, c’est résoudre des problèmes concrets" ; or, pour Green, cela implique avant tout de "se situer par rapport aux principales interrogations métaphysiques de l’homme occidental, car c’est d’elles qu’est né le cinématographe". Il faut saluer à cet endroit l’exigence et l’ambition d’Eugène Green, qui font sur ces questions à la fois l’originalité et la faiblesse principales de sa Poétique.
La volonté de Green est de renouer avec les racines d’une conception occidentale de l’image et de la représentation (la Torah, Platon, Saint Paul et la scholastique médiévale…) que le cinématographe viendrait porter à son point d’achèvement ultime. Il y a pourtant à cela une condition, qui implique de distinguer, tout comme Bresson, le cinéma en tant que pratique industrielle, dont les produits sont rebaptisés par Green des "bougeants" (transcription littérale et tendancieuse des movies produits à Hollywood, c’est-à-dire – selon la terminologie greenienne – en "Barbarie"), du cinématographe, mode de pensée, dispositif "mystique par nature", qui permet de rendre l’homme sensible à "la présence réelle", incarnée au premier chef lors du rituel de l’Eucharistie. Même dans la section réservée à la pratique, ce crédo demeure le point fixe du livre, qui appelle à sa rescousse Maître Eckhart, Pascal, ou Flaubert pour creuser son sillon et légitimer sa vision, le scénario (obéissant de préférence au grand modèle aristotélicien), l’image (en particulier la lumière et le cadre) et le son n’étant qu’autant de moyens de révéler in fine « la présence de l’être ».
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