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Avec ces Hommes illustres, Pauline Schmitt Pantel continue une réflexion de longue date sur les pratiques politiques dans les cités grecques. C’est donc à une spécialiste de la question que nous avons affaire. Une spécialiste et une enseignante : précis et savant, ce petit volume n’en est pas moins toujours très pédagogique et parfaitement accessible aux non-spécialistes.
Une histoire des pratiques et pas seulement des institutions
Dès l’introduction, l’auteur prend soin de resituer sa contribution dans le paysage historiographique. On ne se définit jamais aussi bien qu’en disant clairement à quoi on s’oppose. Ici, P. Schmitt Pantel se démarque d’abord soigneusement des historiens qui, dans le sillage du Clisthène l’Athénien de P. Lévêque et P. Vidal-Naquet, seraient tentés de limiter l’histoire politique à l’histoire des institutions – assemblées, conseils, magistratures. Il est vrai que ces historiens ont pour eux le plus ancien spécialiste de la politique des cités grecques : cette perspective institutionnelle était déjà celle d’Aristote. Mais Aristote décrivait et analysait ce qu’il connaissait, c'est-à-dire la cité du milieu du IVe siècle, qui, en deux siècles environ, avait connu des évolutions sensibles. On remarquera toutefois qu’Aristote lui-même n’ignorait pas que, derrière les institutions, il y avait les hommes et la pratique des institutions.
Or c’est justement sur un aspect de cette pratique que s’interroge P. Schmitt Pantel : elle entend élargir la définition traditionnelle du politique en étudiant le comportement, les modes de vie – ce qu’en grec on appelle les épitèdeumata, de quelques Athéniens célèbres du Ve siècle qui ont joué un rôle de premier plan dans leur cité. Elle cherche ainsi à montrer que leurs comportements, en privé comme en public, mais aussi le discours que les Anciens ont construit autour de ces comportements, permet aux historiens de se faire une idée, plus juste et plus complète que par la stricte étude des institutions, de ce qu’est un "animal politique" dans l’Athènes du Ve siècle.
Ce qu’on ne trouve pas dans les livres d’histoire
Pour cela, P. Schmitt Pantel fonde avant tout sa réflexion sur les Vies de Plutarque. Grâce à cet auteur prolixe de la fin du Ier et du début du IIe siècle de notre ère, nous est en effet parvenue une mine d’informations sur la vie des grands hommes athéniens de l’époque classique. Plutarque, qui écrit les biographies de Thémistocle, Périclès, ou Alcibiade plus de cinq siècles après la mort de ces personnages, est l’héritier d’une tradition très vivante qui a conservé certains épisodes de ces vies, mais qui en a aussi probablement embelli, voire inventé, d’autres. On avouera qu’il peut y avoir, à première vue, une certaine contradiction à se méfier d’Aristote, philosophe du IVe siècle av. J.C., quand il définit la cité grecque, tout en se fiant au témoignage de Plutarque, qui vit dans un univers politique radicalement différent, pour comprendre des pratiques politiques vieilles de plusieurs siècles.
Mais cette démarche est l’occasion d’une deuxième mise au point historiographique et méthodologique. P. Schmitt-Pantel affirme d’emblée, en effet, qu’elle entend lire Plutarque comme on lit un historien. Non pas que Plutarque lui-même ne se soit pas explicitement présenté, et à plusieurs reprises, comme un moraliste plus que comme un historien. Mais le pari de P. Schmitt Pantel est le suivant : les épisodes des Vies ne sont pas seulement réorganisés et interprétés par Plutarque pour pouvoir faire le portrait moral de ses personnages ; ils sont le résultat d’un discours sur ces personnages, discours qui, selon elle, a été produit de leur vivant ou immédiatement après leur mort, et qui nous transmet, par conséquent, la conception que les Athéniens du Ve siècle se faisaient d’un homme politique, d’un "homme illustre". Et de détailler, point après point, les principales caractéristiques de ce discours comme autant d’étapes obligées du portrait : la jeunesse et la formation avant l’entrée dans la vie publique, la richesse, la capacité à répondre aux critères de sociabilité, la piété, mais aussi, de façon peut-être plus surprenante – encore que … – les histoires d’amour et les destinées tragiques.
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