Au nom de quoi devrais-je m'abstenir de penser que les oeuvres de Bach ou Mozart sont infiniment plus profondes, plus riches et plus précieuses à tous égards que le tambourin ou le flûtiau de ce que Lévi-Strauss appelle les "sociétés sauvages" ? Un tel jugement de valeur n'implique nulle xénophobie, pas davantage la moindre volonté colonisatrice ou impérialiste, simplement l'expression d'un choix dont on voit mal au nom de quelle morale débile il devrait être interdit. 
Luc Ferry, Le Figaro, le 9 février 2012.
Bientôt de nouveaux résultats !

Professeur émérite de philosophie politique à l’université Paris VII Denis-Diderot, Miguel Abensour a présidé le Collège international de philosophie et dirige depuis 1974 la collection "Critique de la politique", aux éditions Payot.
Pour une philosophie politique critique, ouvrage paru durant le deuxième trimestre 2009 et publié par les éditeurs Sens&Tonka, confronte philosophie et politique, à travers une série de textes dont l’homogénéité est à première vue problématique, malgré les précautions oratoires introduites par M. Abensour lui-même : il faut préciser que ce recueil a d’abord été publié en espagnol et comporte des textes qui vont de 1974 à 2008. Rien n’interdit cependant à un lecteur attentif de percevoir l’entrecroisement des questions que la philosophie - discipline théorétique - adresse à la politique, domaine en principe "hors-champ" ou relevant à tout le moins du registre de la vita activa, pour reprendre les termes de H. Arendt ; diversité textuelle qui, en dernière instance, ne s’opposerait pas à la possibilité de mettre en perspective le paradigme traditionnel de la philosophie politique (depuis Platon) et le versant critique qu’il suggère d’emblée. C’est ainsi à partir de l’ouvrage de P. Clastres, La société contre l’Etat, que M. Abensour s’interroge sur le statut de la philosophie politique, et s’adosse, pour conduire sa réflexion, à quelques œuvres majeures, celles de Claude Lefort, d’Hannah Arendt, du socialiste Pierre Leroux (1797/1871) et enfin d’Emmanuel Lévinas. Comment fonder en raison la "modernité" de la philosophie politique, sans la "sociologiser" ni la "scientificiser" ? Il s’agit en effet de statuer sur ce "retour" de la philosophie politique, d’en définir les contours, sachant que l’expression même peut prêter à confusion si l’on songe au rapport du philosophe à la (et au) politique, ce dont témoignent les analyses de H. Arendt. Selon C. Lefort, en particulier, il devient nécessaire de penser le politique en travaillant contre la philosophie politique, soupçonnée d’enterrer le tumulte démocratique et de barrer la compréhension du "spécifiquement" politique. Parce qu’elle rompt avec le conservatisme de la philosophie politique qui la précède, la pensée de Machiavel (à l’instar de celle de Hobbes et de Bacon, mais sous d’autres auspices) fait émerger de façon privilégiée la dimension ontologique du politique, i.e le conflit entre le désir de liberté du peuple et le désir de domination des grands.
L’ouvrage de M. Abensour est ainsi traversé par une oscillation relativement indéterminée et s’ordonne au fond à une double exigence : il s’agirait a priori d’articuler philosophie politique et pensée critique (dans la filiation de l’Ecole de Francfort), non pas tant pour faire mourir la première que pour l’épurer de ses moments dogmatiques, inégalitaires, autoritaires, hiérarchiques : identifier par conséquent le caractère fondamentalement litigieux de l’espace politique, à l’instar de J. Rancière, sans pour autant invoquer, avec Marx, une "sortie de la philosophie", ou pronostiquer la fin de la philosophie politique en tant que telle. Il s’agirait in fine de promouvoir une pensée de l’émancipation et, ipso facto, une représentation de l’utopie, pour saisir l’ "invention démocratique".
C’est à travers le détour d’une analyse du totalitarisme, fondée sur les textes de H. Arendt et de C. Lefort, que M. Abensour dénonce la radicalité d’une position qui soutient sans nuances que la sphère politique se confond avec l’exercice du pouvoir et de la domination, et cette dernière avec le concept d’exploitation économique, au sens marxien. Contre toute apparence, d’ailleurs, ce n’est pas dans l’excès du politique que se manifeste le totalitarisme, mais bien plutôt dans la subversion, voire dans la disparition du champ politique qu’il induit. D’après C. Lefort, la société totalitaire - ordonnée à un système normatif dominant - traduit un mode de socialisation hégémonique, indépendant d’une structure économique déterminée. En affirmant l’indivisibilité de la société, le totalitarisme fait déferler une logique pseudo-identitaire, inféodée à la représentation imaginaire d’un corps dédifférencié, mais tout entière fissurée par une division qu’elle dénie : logique inclusive et exclusive qui n’est pas sans rappeler le mécanisme des procès staliniens. La Boétie n’avait-il pas déjà souligné combien la tyrannie transformait le "tous uns" de la société libre en un "tous Un" totalisant et asservissant ? M. Abensour en conclut donc – dans le sillage de H. Arendt également - que le totalitarisme, mal politique par excellence, engendre une forme d’apolitisme et détruit sans retour la liberté humaine et l’agir qui la spécifie dans l’histoire.
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