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critique à nonfiction.fr

La phrase

Au nom de quoi devrais-je m'abstenir de penser que les oeuvres de Bach ou Mozart sont infiniment plus profondes, plus riches et plus précieuses à tous égards que le tambourin ou le flûtiau de ce que Lévi-Strauss appelle les "sociétés sauvages" ? Un tel jugement de valeur n'implique nulle xénophobie, pas davantage la moindre volonté colonisatrice ou impérialiste, simplement l'expression d'un choix dont on voit mal au nom de quelle morale débile il devrait être interdit. 

Luc Ferry, Le Figaro, le 9 février 2012.

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Logique de la poésie
[mardi 12 janvier 2010 - 05:00]
Littérature
Couverture ouvrage
Différence et identité. Michel Deguy, situation d'un poète lyrique à l'apogée du capitalisme culturel
Martin Rueff
Éditeur : Hermann
459 pages / 30,40 € sur
Résumé : Un livre décisif concernant l’un des plus grands poètes français vivants. Cette logique de la poésie (qui redéfinit, entre autres, l’espace et le temps lyriques) en est aussi la ré-citation grammatologique, c’est-à-dire la lecture : où l’on apprend que la pensée se pense en poème, c’est-à-dire dans l’espace inscrit d’une invention formelle.  
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"Situer veut dire : indiquer le site"

Par son titre, et par son sous-titre, le livre de Martin Rueff indique d’emblée une double direction – philosophique et critique : celle, d’une part, de l’empirisme de Locke, qui s’exprime notamment dans le chapitre "Identité et différence" de l’Essai sur l’entendement humain   ; celle, d’autre part, de la "critique" littéraire benjaminienne, telle qu’elle s’incarne quant à elle dans le sous-titre du Baudelaire : "Un poète lyrique à l’apogée du capitalisme."


Mais, déjà, il faut être attentif, car cette double filiation est infléchie en même temps qu’assumée : d’une part en effet, l’empirisme se présente, chez M. Rueff, comme un empirisme – au moins – renversé, puisque la "différence" y précède l’ "identité"    ; d’autre part, la "place" accordée à Michel Deguy n’est pas une simple position historique, mais bien une situation. Et cette situation, à en croire la référence explicite à Heidegger du texte de M. Rueff  , est rien moins que donnée : le terme de situation ne désigne pas simplement un résultat, mais bien un procès, une opération situante, qui consiste en effet à "indiquer le site".


Quel site ? Celui, dit le sous-titre, du "capitalisme culturel", dont il revient à Michel Deguy d’avoir suggéré le concept : ainsi, dans les termes de M. Rueff, "le culturel occupe chez Deguy la place que la valeur fétiche de la marchandise occupe chez Marx, la technique chez Heidegger, la reproductibilité chez Benjamin, et le spectacle chez Debord", en tant qu’il institue "des appareils  d’indistinction qui transforment le monde en sa doublure identique et qui font que les choses ne sont plus elles-mêmes à force de se ressembler"  .


La situation deguyenne, ce sera donc à la fois le site de la poésie de Michel Deguy, tel qu’il en produit lui-même la détermination époquale sous le nom de culturel, et le travail critique de ressaisissement, par M. Rueff, de ladite situation. Ce premier effort aboutit à ce que M. Rueff désigne sous le nom de "formule ontologique du culturel", à savoir que "la technique a changé le même en quelque chose de tout à fait autre qui lui ressemble à l’identique"  . C’est ainsi que le culturel définit le régime de domination "technique" du capitalisme à son apogée, par sa capacité à produire de fausses différences qui se résorbent en dernière instance en identités d’homologie : l’ "image culturelle", dit M. Rueff, impose "par hégémonie et symphyse le règne du même comme homothétie (l’Un), homogénéité (le Pareil), homologation (l’Identique de l’homme) et homonymie (le Semblable)"  .


C’est cette situation qui rend nécessaire la rénovation du lyrisme traditionnel, et son redéploiement comme lyrisme critique : c’est parce que "la technologie culturelle tend à remplacer la vie des sentiments par leur image figée dans la parodie dédifférenciée des affects profonds" qu’on "saura gré au poète d’inventer une nouvelle identité au sentiment lyrique"  . La neuve identité du sentiment lyrique passe par l’exercice d’une réflexivité exigeante, qui constitue précisément le poème comme "réflexif ou critique"  . Dès lors, l’œuvre se fait porteuse "d’opérations critiques sur la fin du poème [dans sa version sentimentaliste traditionnelle]", et elle "prend en charge les opérations de la pensée sous une forme poétique"  .

Titre du livre : Différence et identité. Michel Deguy, situation d'un poète lyrique à l'apogée du capitalisme culturel
Auteur : Martin Rueff
Éditeur : Hermann
Collection : Bel Aujourd'hui
Date de publication : 03/07/09
N° ISBN : 270566730X
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3 commentaires

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Nouvel Hermes

20/01/10 09:54
Un texte remarquable qui me donne l'envie de foncer dans les lignes de Rueff. Voici encore une preuve du travail souterrain de la poésie chez Deguy ou Roubaud. Encourageant face au pessimisme obligatoire du prosaïsme politique!
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alain paire

16/01/10 17:14
Merci de votre commentaire, à propos d'un livre et d'une poétique.
J'ajouterai que Michel Deguy et ses amis ont à présent un site à propos de leur revue Po&sie. On y trouve entre autres, dans la rubrique "tempestives" un article de Rueff à propos de Levi-Strauss sur ce lien.
http://www.pourpoesie.net/index.php/tempestive/texte/88/
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Titus Curiosus

16/01/10 06:59
Très bel article sur un grand livre !

Que "Différence et identité" soit aussi une "Grammatologie" s'inscrit en effet tout à fait dans le sillon ouvert par la prise en compte du caractère fondamental du "juger" dans la pensée et la poiesis de Michel Deguy lui-même (par exemple dans son "Au jugé")...

J'ai rédigé un article sur ce livre de fond de Martin Rueff en mon blog "En cherchant bien" sur le site de la librairie Mollat à Bordeaux, le 23 décembre dernier :
http://blogs.mollat.com/encherchantbien/2009/12/23/la-situation-de-lartiste-vrai-en-colere-devant-le-marchandising-du-culturel-la-poetique-de-michel-deguy-portee-a-la-pleine-lumiere-par-martin-rueff/

Titus Curiosus

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