On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.
D’autant que Susan Jacoby elle même n’évite pas toujours le piège de la partialité et de l’enjolivation. Ainsi, comme l’a lui-même remarqué Christopher Hitchens dans sa critique de Freethinkers paru dans le Washington Post, Susan Jacoby associe presque systématiquement dans son livre sécularisme et libéralisme politique et social, comme si les deux étaient naturellement liés, comme si les libres penseurs ne pouvaient être que des progressistes, et leurs compatriotes religieux des conservateurs obscurantistes. Elle tend donc dans son récit à privilégier les figures historiques qui cadrent avec sa propre vision idéalisée du sécularisme américain – Paine, Garrison, Cady Stanton, Ingersoll – et néglige ou "oublie" ceux qui n’y correspondent pas. Ainsi le nom d’H.L Mencken, journaliste influent du début du XXè siècle et agnostique engagé, connu pour son scepticisme à l’égard de la démocratie et pour ses positions conservatrices sur les questions de moeurs, n’est que très brièvement cité dans l’ouvrage et celui d’Ayn Rand, grande figure du néoconservatisme et athée déclarée, n’est lui jamais mentionné.
On peut regretter que cette présentation de la libre pensée ne fasse à l'arrivée que renforcer une vision binaire de l’histoire américaine, entre sécularistes/libéraux et religieux/conservateurs, et ne permette donc pas de dépasser la "compétition des mémoires" entre les deux camps, dont S. Jacoby dénonce pourtant elle-même la vanité et la stérilité dans le chapitre 4 consacré à Lincoln, peut-être l’un des plus pertinents de l’ouvrage. Elle y explique comment la question des croyances du président Américain a fait l’objet d’une véritable "bataille mémorielle" entre sécularistes et religieux : Lincoln a été alternativement présenté depuis sa mort comme un mécréant, opposé à toute forme de religion, ou comme un homme pieux, dévoué au Christianisme, sans qu’au final aucune de ces analyses ne permette de réellement saisir la réalité beaucoup plus nuancée et complexe de ses opinions religieuses.
Au-delà du récit historique, le livre de Susan Jacoby est donc surtout un texte engagé, dont l’objectif est autant d’éclairer le passé que de servir des intérêts présents. Et c’est en gardant à l’esprit cette dimension fondamentalement militante de l’ouvrage ainsi que son contexte de parution, qu’il faut lire Freethinkers, non seulement pour en apprécier d’autant plus la pertinence et l’originalité, mais également pour mieux en comprendre les limites et l’inévitable partialité. ![]()
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