Au nom de quoi devrais-je m'abstenir de penser que les oeuvres de Bach ou Mozart sont infiniment plus profondes, plus riches et plus précieuses à tous égards que le tambourin ou le flûtiau de ce que Lévi-Strauss appelle les "sociétés sauvages" ? Un tel jugement de valeur n'implique nulle xénophobie, pas davantage la moindre volonté colonisatrice ou impérialiste, simplement l'expression d'un choix dont on voit mal au nom de quelle morale débile il devrait être interdit. 
Luc Ferry, Le Figaro, le 9 février 2012.
Bientôt de nouveaux résultats !
Avec Freethinkers, la journaliste et écrivaine Susan Jacoby a fait l’ambitieux pari de retracer l’histoire méconnue de la libre pensée américaine de la période révolutionnaire jusqu’à nos jours. Des Pères Fondateurs aux nouveaux activistes athées des années 2000, en passant par les militants sécularistes de la fin du XIXè siècle, elle dresse le portrait de celles et ceux qui ont refusé, parfois de manière radicale, toute influence religieuse dans la société américaine et ont défendu un strict "Mur de séparation entre l’Eglise et l’Etat", moins attachés à protéger la liberté de religion que celle de ne pas en avoir.
L’objectif de Freethinkers n’est donc pas de revisiter une énième fois l’histoire des relations entre Etat et religion aux Etats-Unis ou de proposer une nouvelle perspective sur la construction de la laïcité à l’américaine, un terrain déjà bien couvert par l’historiographie des deux côtés de l’Atlantique. L’intérêt et l’originalité du livre de Susan Jacoby résident plutôt dans sa volonté de faire (re)découvrir au lecteur des figures souvent oubliées de l’histoire des Etats-Unis, qu’elle regroupe sous l’étiquette de "libres penseurs" - athées, agnostiques, irréligieux, sécularistes – et qui ont porté la vision radicale d’une Amérique sans Dieu, dans laquelle la religion ne serait plus liée à l’idéal du "bon citoyen américain", mais serait reléguée hors de la sphère publique, condamnée à n’être plus qu’une affaire strictement privée.
D’entrée, la démarche de Susan Jacoby apparaît donc d’autant plus intéressante et utile, que comme elle ne manque pas de le rappeler elle-même, la libre pensée aux Etats-Unis reste un sujet peu abordé par les historiens. La plupart des ouvrages qui y sont entièrement consacrés remontent en effet à la fin du XIXè siècle ou au début du XXè : on peut citer entre autres Samuel Putnam, 400 years of freethought (1894) ou George MacDonald, Fifty years of freethought (1929). Le dernier en date, The Infidel. Freethought and American Religion, écrit par le théologien Martin Marty, a été publié il y a presque un demi-siècle, en 1961.
Un livre militant
Susan Jacoby explique dans l’Introduction les raisons particulières qui l’ont poussé à entreprendre ce projet inédit. Elle y dénonce, avec un ton acerbe et virulent qu’elle garde tout au long du texte, l’influence croissante qu’a gagné selon elle la religion dans l’Amérique de G.W. Bush, se plaignant que sous sa présidence, "the institutionalization of religion reached an apotheosis (...)" (p.8). Ce n’est donc pas un hasard si Freethinkers est paru en 2004, à la fin du premier mandat de G.W. Bush, la même année que The End of Faith de Sam Harris et deux ans avant The God Delusion de Richard Dawkins, deux livres particulièrement critiques à l’égard de la religion et de son influence supposée dans la vie politique américaine, deux livres qui comme celui de Susan Jacoby ont longtemps figuré en très bonne place dans la liste des best sellers du New York Times. Comme Harris, Dawkins ou encore Christopher Hitchens, auteur en 2007 de God is not Great, How religion poisons everything, Susan Jacoby n’a jamais caché son athéisme : elle est directrice à New York du Center for Inquiry, un centre dédié à la promotion d’ "une société laïque, basée sur la science et la raison", et défend régulièrement dans ses livres et ses éditoriaux le principe d’une stricte séparation entre Etat et religion aux Etats-Unis. Comme Dawkins, Harris ou Hitchens, Susan Jacoby tente également depuis quelques années de redonner de la voix et de la visibilité aux libres penseurs, qu’elle décrit comme une minorité méprisée et marginalisée, quasiment en voie de disparition dans une société américaine dominée par le "religieusement correct". Freethinkers, avec ses portraits de grandes figures du sécularisme américain, s’inscrit donc pleinement au coeur de ce projet militant : cet ouvrage est pour Susan Jacoby une manière de contrebalancer la vision d’une Amérique essentiellement religieuse, une sorte d’ hommage à tous ceux qui ont "osé" dans l’histoire des Etats-Unis rejeter l’influence morale et politique de la religion, comme une façon de leur redonner la place qui est la leur dans la mémoire collective américaine. Et il lui permet également d’offrir aux sécularistes d’aujourd’hui des modèles historiques, dont l’engagement pour la cause de la libre pensée doit selon elle les inspirer et les guider dans leur propre mouvement.
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