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Il vaut mieux que ce soit le corps français traditionnel qui se sente responsable de l'accueil de tous nos compatriotes. 
Gérard Longuet, à propos de l'éventuelle nomination de Malek Boutih à la tête de la Halde, 10 mars 2010.

Parmi le groupe des "Autrichiens adoptifs volontaires" dont j’ai dessiné les contours, et qui est très majoritairement d’obédience analytique, c’est sans doute sous la plume et dans la langue acérées de Mulligan, dans le registre de la polémique froide, que se sont trouvées le mieux exposées les raisons de la restauration contemporaine de l’ascendant de Brentano. Mulligan et ses compères voient dans le style intellectuel de Brentano les motifs de ce que doit être une philosophie saine, et le remède à la décadence (et au décadentisme) qui affecte à leurs yeux une bonne partie de la philosophie continentale et américaine contemporaine : haine du Geschwätz, du bavardage et de la fioriture, culte de la définition claire, de la rigueur argumentative, de la Gerechtichkeit noétique, pratique systématique de la description, avant que Wittgenstein ne renforce cet exigence en philosophie, recours à une méthode inductive conforme à celle des sciences de la nature, parcimonie formelle et goût pour les "méthodes de pensée abrégées" (c’est une expression et un jugement d’Ehrenfels). Le combat frontal que mena Brentano dans sa jeunesse contre l’hégémonie schellingienne, le courage intellectuel et moral avec lequel il résista au dogme moderne de l’infaillibilité papale, pour des raisons internes à la dogmatique catholique, au risque de la rupture avec sa famille, avec sa mère, et surtout avec son cousin et disciple Georg vont Hertling, prêtre comme lui, et qui finit par devenir Chancelier du Reich, le courage moral et l’honnêteté qu’il montra au cours d’une crise religieuse ensuite marquée par l’abandon du sacerdoce, et dont il s’efforça de protéger son disciple Anton Marty qui s’était engagé comme lui dans le difficile exercice conjoint du sacerdoce catholique et de la philosophie, par le choix du mariage, avec une juive de surcroît, qui greva irrémédiablement et scandaleusement sa carrière (un épisode qui fait anecdotiquement tomber le masque, abusivement enluminé de nos jours, du libéralisme intellectuel de l’Empire des Habsbourg) et qui s’acheva en 1879 par la rupture formelle avec le catholicisme, la cécité qui le contraignit à la dictée au tournant de siècle, complètent le tableau et ont largement donné matière à redorer ou à dorer la légende de Brentano. On peut penser que quelques intellectuels européens actifs au XIX° siècle, et au début du siècle suivant, philosophes, écrivains, ont fait preuve d’une intransigeance et d’une droiture au moins égales, et ont parfois pris des risques plus grands : Marx, Hugo, Nietzsche, Stirner, John Stuart Mill, ne serait-ce que pour ses écrits sur les femmes, Rosa Luxemburg, Russell. Mais ce ne sont pas pour la plupart des sommités académiques. Et le monde académique a aussi besoin de héros. Brentano jugulait mal une tendance à l’exclusivisme et à l’autoritarisme en matière doctrinale, au point que la tension s’est parfois installée , même entre lui et Stumpf, qui était pourtant son disciple favori. Mais ces effets d’intolérance et d’autorité sont généralement inséparables de la création d ‘une Ecole, et école il y a, comme on le verra ailleurs.
La première édition de la Psychologie fut aussi un événement en 1874, après la Dissertation, après sa thèse d’habilitation sur la doctrine aristotélicienne de l’âme et quelques écrits théologiques ou ecclésiologiques, et un événement durable si j’ose dire, dans la mesure où l’essentiel du corpus brentanien est posthume, et où l’influence du philosophe s’est principalement exercée sur le mode de l’enseignement magistral. Brentano est très clair sur les raisons qui le conduisent à promettre qu’une psychologie unifiée et adulte sera la science de l’avenir, et à la promouvoir au sommet (ou en un certain sens à la base) de l’architectonique des sciences, comme science des phénomènes psychiques. Premièrement, les phénomènes psychiques possèdent, du fait des propriétés de la perception interne, une "véracité intrinsèque" qui consonne avec la thèse cartésienne qui pose la res cogitans comme mieux connue (notior) que la res extensa, et premièrement connue dans l’ordre des raisons, et les phénomènes psychiques sur lesquels elles portent sont sublimes en vertu de leur véracité intrinsèque, mais pas seulement : ils ont une beauté propre qui les place au-dessus de tout phénomène physique : la sensation, l’imagination, le jugement, la volonté sont intrinsèquement supérieurs à la lumière, à la couleur, à la chaleur, au son, à l’étendue, au lieu, au mouvement. Brentano argumente assez mal cette deuxième thèse et me semble avoir du mal à la rendre indépendante de la première, qui fixe l’irrémédiable inaccessibilité des phénomènes physiques parce qu’ils restent voués à la dissociation sceptique de l’apparence et de la réalité : "En soi et pour soi, ce qui esr réel n’apparaît pas et ce qui apparaît n’est pas réel. La vérité des phénomènes physiques n’est selon l’expression consacrée, qu’une vérité relative." (Ps. 1°Partie, L 1, ch. 1, § 3, p. 37). Ce point est difficile et je ne le développerai pas plus avant, parce que Brentano se défend de tout phénoménisme tout en prétendant accorder à Kant tout ce qu’il peut lui accorder.
Il donne d’autre part une représentation du progrès scientifique qui est moins marquée par le progrès propre de chaque discipline combiné avec leur coopération que par leur classification indexée sur la complexité des phénomènes qu’elles étudient, et par l’interdépendance orientée que détermine cet échelonnement, lui-même attesté par l’applicabilité des disciplines. Les mathématiques se sont développées et appliquées, de ce point de vue, avant la physique, et appliquées à celle-ci qui a précédé sur la même voie la chimie, avec ses effets agricoles et industriels, elle-même relayée et en un certaine sens supplantée par la physiologie (la biologie aujourd’hui), avec sa retombée médicale. Chacune de ces sciences est législatrice pour la suivante. Le retard de la psychologie garantit ainsi, paradoxalement, sa prochaine suprématie. Mais celle-ci ne se laisse alors observer qu’en termes pratiques, au sens kantien, par la qualité des vertus, épistémique et éthique, qu’elle requiert des savants et des sages qu’elle mobilise, et technique, par l’utilité et la portée de ses applications à l’amélioration de la condition humaine La supériorité de la psychologie tiendrait alors à ce qu’elle est tout entière couverte, dans le registre affectif et volitif, par le régime de l’amour, ce qui est l’effet de sa transparence spécifique et de l’évidence de la perception interne (qu’il ne faut surtout pas confondre avec l’introspection). Mais cette belle continuité dans l’emboîtement des degrés de complexité ("les phénomènes psychologiques sont à leur tour influencés par les lois des forces que les organes produisent et modifient.», Ps, op. cit., ibidem, p. 36) n’empêche pas qu’avec la sublimité des phénomènes psychiques s’y marque un saut et une metabasis eis allo genos à la fois dans l’ordre scientifique, technique, et moral. En toute rigueur, le texte qu’on vient de citer ne s’applique toutefois qu’à la partie non philosophique de la psychologie, à la psychologie physiologique, à la psychologie génétique ou psychognosie, et non à la psychologie descriptive elle-même, qui est quasi-anatomique et non pas physiologique, structurale et non organique. L’heure tardive de la psychologie a sonné, mais alors que les autres disciplines théoriques ont encore à remédier à "l’imperfection de la navigation et des chemins de fer, de l’agriculture et de l’hygiène" (ibidem, p. 37), cette dernière venue aura à prendre en charge des tâches autrement lourdes. Dans l’un des très rares passages où Brentano semble s’aventurer sur le terrain de la philosophe politique, de la philosophie de l’histoire, de la technique et de l’épistémologie des sciences sociales, il déclare attendre de l’étude des lois psychiques qu’elle donne un "fondement solide" à la "technique positive" et thérapeutique "chez les individus et plus encore dans les masses, où les impondérables qui gênent ou qui favorisent le progrès s’annulent mutuellement" (p. 37) et qu’elle permette de s’attaquer au "désarroi des conditions sociales [qui] réclame à grands cris un remède." (ibidem)) et de "mettre fin à la confusion présente et de rétablir dans la société une paix de plus en plus compromise par la concurrence des intérêts." (ibidem). Il me semble que ni Renan, ni le Tarde de Psychologie économique, ni le Freud de Malaise dans la culture, qui fixera les mêmes tâches à une tout autre psychologie, n’auraient désavoué l’esprit de cette envolée néo-comtienne. Mais, comme je l’ai fait remarquer, la répartition de ce travail de civilisation entre la psychologie génétique et la psychologie descriptive n’est pas parfaitement claire. Dans cette perspective, la psychologie parvenue à maturité fonde et absorbe et domine par ramification l’esthétique, la logique, l’économie politique, et la politique, comme ses départements pratiques. On est tenté de parler d’un positivisme psychologique, ou d’une psychologie positiviste. Je pense qu’un philosophe comme Jon Elster travaille aujourd’hui selon ce type d’arborescence, au moins pour qui concerne les deux dernières disciplines et peut-être aussi l’esthétique.
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