Au nom de quoi devrais-je m'abstenir de penser que les oeuvres de Bach ou Mozart sont infiniment plus profondes, plus riches et plus précieuses à tous égards que le tambourin ou le flûtiau de ce que Lévi-Strauss appelle les "sociétés sauvages" ? Un tel jugement de valeur n'implique nulle xénophobie, pas davantage la moindre volonté colonisatrice ou impérialiste, simplement l'expression d'un choix dont on voit mal au nom de quelle morale débile il devrait être interdit. 
Luc Ferry, Le Figaro, le 9 février 2012.
Bientôt de nouveaux résultats !

La publication, dans une traduction révisée, de la principale œuvre de Brentano est un événement. On ne disposait jusqu’à présent que de la dissertation doctorale de 1862, De la diversité des conceptions de l’être chez Aristote (Vrin, 1992), à laquelle Heidegger dit devoir sa vocation philosophique, et deux éditions de L’origine de la connaissance morale, dont la plus complète, due à Marc B. de Launay, est suivie de La doctrine du jugement correct, dans une traduction de Jean-Claude Gens, dans un volume publié par Gallimard en 2003. Jean-François Courtine semble ignorer la publication , dans une traduction introduite et annotée par mes soins de la conférence sur Le génie, dans feu la revue Recherches poïétiques, en 1998. Le maître-livre de Brentano n’avait connu qu’une édition, en 1944, dans la traduction initiée par Jacques Molitor, disparu en 1943, reprise et achevée par Maurice de Gandillac, qui a autorisé peu avant sa mort cette nouvelle traduction, revue par Jean-François Courtine ; si elle change peu dans l’ensemble de ce qu’on pourrait appeler le tissu interstitiel du texte, c’est surtout dans le registre de l’intentionnalité, éclairée par le considérable regain d ’intérêt dont la philosophie autrichienne en général fait l’objet depuis une trentaine d’années, qu’elle innove et stabilise le lexique.
Il est tout de même regrettable que le nom de Molitor , qui avait traduit 70 % de la version de 1922 lorsque Maurice de Gandillac a repris le travail n’ait pas été mentionné à la première page de l’édition de 1944, ni d’ailleurs de celle-ci, avec les réserves requises s’il s’avère qu’il a fallu à ce dernier remanier largement le premier jet. Rééditer un ouvrage aussi long et aussi profus est une tâche difficile si l’on veut éviter les erreurs. Je n’en ai vu que trois : au début de tel chapitre, "physique" remplace abusivement "psychique”, comme le montre clairement le contexte, sans que je sache si l’erreur vient de la traduction ou du texte allemand ; dans la note appelée p. 235, il manque un "y", p. 237 : "la proposition ‘un centaure est une fiction’ n’exige pas qu’il Y ait un centaure…". Au premier paragraphe de la p. 307, il faut mettre un "NE" non explétif, soit devant "permet ", soit devant "considérer". Il y a peut-être d’autres vétilles, mais je n’ai aucune raison a priori de supposer qu’elle pullulent, et l’on voit qu’elles ne sont pas bien graves.
Ce registre central est donc est celui de l’intentionnalité, c’est-à-dire de l’in-existence intentionnelle et mentale (le préfixe in n’est ni privatif ni négatif, mais quasi-local), catégorie médiévale réactivée par Brentano, et qui est devenue le concept-clef de la différenciation des phénomènes physiques et des phénomènes psychiques en ouvrant un chantier encore fécond dans la philosophie contemporaine de l’esprit ; de la théorie du jugement, qui réduit le jugement prédicatif au jugement existentiel ; et de l’ontologie "réiste" qui transparaît dans les chapitres ultimes ajoutés en 1915-16. En gros, on peut dire que Brentano a définitivement cessé de nos jours de ne figurer dans les manuels que comme le précurseur de la phénoménologie husserlienne.
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