On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

Le livre extrêmement stimulant de Lydia Marinelli et d'Andreas Mayer présente pour le public français un intérêt remarquable: l'initier à ce à quoi ressemble la recherche freudienne de haut niveau, quand elle n'est pas conçue par des psychanalystes pour des psychanalystes, qu'elle ne poursuit aucun but apologétique ou polémique particulier, mais qu'elle relève de l'histoire et de la sociologie des sciences ordinaires. L'étude dépassionnée du corpus freudien reste en effet, à quelques exceptions près, dans l'enfance. Le milieu de naissance de la psychanalyse, les archives disponibles, les contextes nationaux et internationaux de sa diffusion, de sa réception, de son développement et éventuellement de son déclin, commencent à peine à être suffisamment connus — si du moins on compare la psychanalyse à d'autres mouvements d'idées majeurs au 20ème siècle. Mais quand à appliquer à Freud et à son héritage les méthodes d'analyse sophistiquées de l'histoire des textes ou de la sociologie actuelles des sciences, des professions, ou encore de la médecine, il n'y faut pas compter.
L’affaire frise le ridicule, surtout quand on la met en regard du cancer des biographies tous azimuts et des dictionnaires de notions qui ronge la réflexion historico-épistémologique, et qui masque l’indigence de toute véritable synthèse . Et pourtant, le moins qu’on puisse dire, c’est que le travail de Mayer et Marinelli a été accueilli fort fraîchement par tous ceux qui, telle Ilse Grubrich-Simitis, pensent encore qu’il faut rendre hommage à "l’unique auteur Freud", autrement dit à la pureté toute imaginaire de "la" psychanalyse, et qui tiennent en somme que les moyens réels, historiques et sociaux de la pénétration de la Traumdeutung dans la culture et la psychologie du 20ème siècle ne font que brouiller sa compréhension .
Or, examiner en détail ces moyens-là, voilà ce qui fait la valeur exemplaire de Rêver avec Freud. Son sous-titre, "L'histoire collective de L'Interprétation du rêve", souligne à quel point non seulement l'histoire matérielle du fameux ouvrage fondateur de la psychanalyse n'a jamais été entreprise, au point qu'on ne dispose tout simplement toujours pas en 2009 d'une édition critique satisfaisante; mais aussi que l'étude sociologique de la production ou mieux de la co-production du livre dans ses multiples versions n'a pas non plus été tentée. Et comme argumentent avec force Marinelli et Mayer, ceci explique cela. Car, tandis qu'avec la tombée dans le domaine public de l'œuvre de Freud, 70 ans après sa mort, toutes sortes de traductions se préparent en France comme à l'étranger, personne ne semble se soucier du fait que le livre des rêves, le "Traumbuch" dont parlait Freud , n'a cessé de se transformer au fil de ses trois ou quatre premières rééditions, qu'il fut considéré par Freud comme un livre co-écrit avec Otto Rank, qu'il porte à plus d'un endroit les traces visibles des effets qu'il produisit sur ses premiers lecteurs (notamment, l'apparition de rêveurs informés du sens freudien de leurs rêves, et qui s'en défendent), avant de redevenir, une fois Otto Rank éliminé des éditions finales, et toutes les contributions remarquables des proches du mouvement analytique naissant, comme Silberer, réduits à des annexes marginales, une sorte de contenu dogmatique déshistorisé: un "document historique", pour citer le mot paradoxal de Freud, puisqu'il voulait signifier par là que rien ne pouvait être valablement changé aux prémisses de la psychanalyse déduites de la doctrine originale du rêve.
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