Levinas, captif philosophe
[jeudi 10 décembre 2009 - 05:00]
Philosophie
Oeuvres complètes, vol. 1 : Carnets de captivité
Emmanuel Levinas
Éditeur : Grasset
Au nombre de ces relations, il y a l’amour. Levinas déjoue sur ce point, comme sur beaucoup d’autres, le discours lénifiant que l’on greffe souvent sur sa pensée, plus âpre que ses commentaires. Ainsi de la place prépondérante de la sexualité dans sa conceptualisation : "amour sexuel – le seul qu’on puisse
accomplir, où les caresses aboutissent. Le reste {même amour filial, même paternel} impuissant. Impuissant parce qu’inexprimable, incapable de
s’accomplir. {Une faim essentielle et perpétuelle}." (p. 171)
On trouve enfin dans ces
Carnets une longue réflexion sur la métaphore, dont Levinas a disséminé les éléments dans ses livres ultérieurs. Pourquoi Levinas a-t-il fait une place si grande à la métaphore dans sa pensée du langage ? Sans doute, on le voit dans ces pages, parce qu’il y voyait non seulement "l’essence du langage" (p. 229), mais, comme telle, phénomène métaphysique. "La métaphore se détache de la représentation sensible pour dégager les significations que les objets incarnent […]. Le langage aurait pour effet d’élever une prétention au-delà de ce que l’expérience offre." (p. 229) Et un glissement typique s’opère, pour ne pas dire un tournant, d’une phénoménologie du langage vers une théologie de la métaphore : "La merveille des merveilles de la métaphore, c’est la possibilité de sortir de l’expérience, de penser plus loin que les données de notre monde. Qu’est-ce que sortir de l’expérience ? Penser Dieu." (p. 231) Et la formule se renverse bientôt : "Dieu est la métaphore même du langage – le fait d’une pensée qui se hausse au-dessus d’elle-même." (p. 233) On peut rester sceptique sur ces dépassements de l’expérience, sur ce "Dieu qui vient à la métaphore" - et qui est présenté comme condition de possibilité de la métaphore ! Et il y a toujours un moment où le philosophe, chez Levinas, objecte à ses propres projections : "le fait du langage qui mène au-delà de l’expérience – n’est pas une preuve de l’existence de Dieu", note-t-il alors (p. 329). Avec ces tensions typiques, on retrouve dans ces carnets les percées dans des directions de pensée inexplorées, la force d’écriture et le caractère philosophique tranché de Levinas. Et il y a quelque chose de formidable à penser que ce prisonnier sous la neige, soumis à la faim, au froid et au "travail maudit de l’esclavage" (p. 209), ait pu écrire ces lignes lumineuses sur la "bonté du temps" : "la bonté du temps, avoir du temps […] Le temps n’est pas seulement la possibilité de réparer […] mais la joie positive du loisir. […] Flâner, aller, revenir sur ses pas. Le bonheur de vivre n’est pas le bonheur d’être. L’être est cadavre. Il y a une profondeur dans la conception romantique de la vie. […] l’âpre goût de la vie […] n’a rien à voir avec la dialectique du possible et du réel […] Commandé par : avoir du temps" (p. 69)
2 commentaires
Monod
naïf
- de fragments que Levinas a choisi de ne pas publier au point qu'on est gêné par l'aspect indiscret et voyeur de la publication de certains d'entre eux
- sans travail éditorial sérieux de rapprochement avec l'oeuvre publiée au point de discréditer un comité éditorial "prestigieux"
- des citations en langues étrangères généralement non traduites, quelquefois traduites à contresens, avec plusieurs références fausses, incomplètes ou absentes
- sans index permettant d'accéder à ces fragments disparates par sujet traité, par auteur cité
- avec des notes en bas de page se contentant de décrire péniblement la forme matérielle des fragments au point qu'on aurait préféré en avoir une simple photocopie
Emmanuel Levinas méritait mieux !