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Il vaut mieux que ce soit le corps français traditionnel qui se sente responsable de l'accueil de tous nos compatriotes. 
Gérard Longuet, à propos de l'éventuelle nomination de Malek Boutih à la tête de la Halde, 10 mars 2010.

Si vous avez passé un peu de temps sur le Web avant de venir nous rendre visite sur Nonfiction.fr, vous êtes peut-être tombés sur le trailer de la Mairie de Paris destiné à décourager les jeunes de s’adonner au binge drinking, cette pratique consistant à boire un maximum d’alcool en un minimum de temps. Le film a pour slogan « trop boire c’est le cauchemar » et montre des adolescents qui se transforment en zombies dangereux sous l’effet de l’alcool (pour ceux qui n’auraient pas eu l’occasion de voir ce petit bijou). Par ailleurs, le site propose également un concours de « films d’horreur » sur le thème du binge drinking.
Cette campagne illustre parfaitement « le principe de prévention » tel qu’il est pratiqué aujourd’hui, et que s’attachent à comprendre le sociologue Patrick Peretti-Watel et l’économiste Jean-Pierre Moatti dans leur livre Le principe de prévention, Le culte de la santé et ses dérives.
La genèse du principe de prévention
Le principe de prévention naît de la « mise en risque » du monde, et des avancées de l’épidémiologie. Celle-ci établit des relations statistiques entre des conduites individuelles et des problèmes de santé, puis la prévention s’empare de ces conduites pour inciter les individus à y renoncer, et ce même si personne ne comprend le lien entre la « conduite à risque » en question et la pathologie développée, d’où le nom black box epidemiology. En pratique, le développement de l’informatique et des capacités de calcul, a entraîné une prolifération sans précédent des conduites étiquetées « à risque », dans la mesure où un résultat statistique suffit à « découvrir » un facteur de risque, sans qu’il soit nécessaire pour cela d’avoir compris comment ce facteur agit sur la santé. Par ailleurs, ces conduites « à risque » donc, contreviennent à un idéal de la bonne santé comparable au salut religieux. Paraphrasant le penseur Ivan Illich, les auteurs écrivent : « Dans nos sociétés désenchantées, la santé aurait remplacé le salut, et les médecins seraient tout à la fois les théologiens, les prêtres, les missionnaires et les inquisiteurs d’une nouvelle religion. »
Mais ce sont surtout deux tensions structurelles provoquées par le culte de la santé que les auteurs s’attachent à mettre en valeur : d’une part il ambitionne d’éradiquer les risques pour conquérir une santé parfaite, alors même que le principe de prévention exclut le risque zéro et tend à relever toujours plus de conduites dites « à risque », d’autre part, il exhorte les individus à devenir entrepreneurs de leur propre santé, mais privilégie toujours le point de vue des experts et délaisse la compréhension des conduites individuelles.
Après avoir mis en lumière le culte quasi religieux de la santé et la naissance du principe de prévention comme mythe moderne, les auteurs s’attachent à définir les effets délétères de ce principe, et, dans un esprit proche d’Illich, sa contre-productivité.
Les maux nécessaires de la prévention
Trois inconvénients de la prévention sont ainsi mis à jour : la stigmatisation des personnes ayant des conduites à risque, l’alliance avec un certain conservatisme moral, et la cristallisation d’enjeux commerciaux considérables.
Les auteurs remarquent en effet que la prévention, dont l’objectif premier est de nous inciter à adopter certains comportements (faire de l’exercice régulièrement, manger cinq fruits et légumes par jour, etc.) et à abandonner certains autres (tabagisme, consommation d’alcool), a également pour effet d’assimiler les conduites à risque, pour la santé, à des conduites immorales, dignes de susciter dégoût et réprobation. Car « si la prévention vise à informer, conseiller, encourager les personnes qui n’ont pas de bons comportements de santé, cette main tendue finit toujours par montrer du doigt ceux à qui elle s’adresse. » Ce kalos kagathos moderne, c’est-à-dire cette identification du bien, du sain et du beau, ne serait pas un effet pervers et involontaire des campagnes de prévention, mais un de leurs objectifs, depuis l’introduction de techniques marketing agressives dont le but avoué est de provoquer le dégoût. Pour la France, les auteurs datent l’introduction de ces techniques à 1976 avec la première grande campagne antitabac. L’arrivée du SIDA aurait toutefois changé la donne, les acteurs de la lutte contre le virus se rendant compte que la stigmatisation des séropositifs et d’une population à risque était dommageable pour cette population et contre-productive pour la santé publique. Cette prise de conscience n’affecterait toutefois pas la lutte anti-tabac, qui continuerait à stigmatiser les fumeurs, victimes d’une discrimination croissante. D’où la question que posent les auteurs : « Est-il admissible que la prévention contribue à disqualifier certains individus ? » Ils remarquent que d’un strict point de vue sanitaire, il peut s’agir d’une technique efficace pour améliorer la santé des populations dans certains cas, mais qui peut aussi s’avérer contre-productive. Surtout, ils soulignent que la stigmatisation pourrait constituer une stratégie préventive admissible si et seulement si elle était non pas niée mais assumée par les acteurs de la santé, l’assistance apportée à ceux qui tentent de modifier leur comportement était renforcée, et une analyse coût-bénéfice en termes de santé publique était menée.
Il faut également prendre garde à ce que la prévention ne devienne pas réactionnaire, en se servant de la santé comme d’un prétexte pour soutenir un certain conservatisme moral. Les exemples du SIDA et du cancer du sein sont dans cette perspective paradigmatiques : la contre-révolution sexuelle va utiliser le SIDA pour prôner les valeurs de la fidélité et du mariage, et le cancer du sein va devenir le symbole de l’affection de la femme moderne qui a transgressé certaines règles (contraception orale, grossesse tardive, etc.). La santé publique peut ainsi se trouver parasitée par les « entrepreneurs de morale », expression empruntée au sociologue Howard Becker, ou à l’inverse heurter certains conservatismes, comme dans le cas du vaccin contre le papillomavirus, perçu comme une véritable sex license par certains conservateurs américains.
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