« Demeurer en repos, dans une chambre »
[dimanche 08 novembre 2009 - 18:00]
Un livre déconcertant, à mi-chemin entre l’histoire, la sociologie et la littérature
L’ouvrage de Michelle Perrot est déconcertant. Certains partis pris sont très intéressants, tel le souci de l’historienne de se référer à l’actualité, à la presse, pour souligner les correspondances qui existe entre une histoire parfois très ancienne et le présent le plus immédiat. On trouve ainsi des références à des faits-divers récents, notamment dans le chapitre « huis-clos » consacré aux lieux de l’enfermement et de la séquestration. Dans le chapitre consacré aux chambres d’enfant, Michelle Perrot évoque avec amusement les « chambres bio » qui sont désormais proposées aux parents soucieux de l’environnement de leur progéniture, en s’appuyant sur un article du
Nouvel Observateur paru en 2009. On est loin des berceaux exposés dans les musées d’arts et tradition populaires. Ces objets témoignent cependant d’une même préoccupation : le soin apporté à l’environnement de l’enfant. La chambre d’enfant est un luxe qui apparaît progressivement à l’âge classique. On en trouve trace à Versailles où Louis XIV fut soucieux de consacrer une aile du château à sa nombreuse descendance légitime et illégitime. Mais jusqu’à très avant dans le XIXe siècle, les enfants partagent la chambre, voire le lit de leurs parents, ce qui provoque l’indignation des moralistes et des hygiénistes à partir du XVIIIe siècle.
Le souci de prendre en compte l’actualité n’empêche cependant pas Michelle Perrot de se référer aux grands classiques de la littérature. L’auteur parvient à faire du roman une source privilégiée de l’histoire. Le chapitre « huis-clos » contient ainsi un long développement consacré à la chambre d’Albertine, telle que la décrit Proust dans la
Prisonnière. La figure de l’écrivain hante tout le livre ; la chambre est en effet le lieu de la création littéraire et il n’est donc pas étonnant que l’auteur de la
Recherche du Temps perdu, séquestré volontaire dans sa chambre tapissée de liège, soit au cœur même de la réflexion de Michelle Perrot.
L
’Histoire de chambres de Michelle Perrot n’est donc pas véritablement un livre d’histoire. Il s’agit d’un ouvrage inclassable, à mi-chemin entre l’essai, l’histoire, l’anthropologie et la sociologie. Littérature, travaux historiques et faits-divers s’entremêlent pour former un ouvrage au contenu très riche. Toutefois, le lecteur qui s’attend à y trouver le résultat de recherches historiques sera déçu. Le livre est un résumé des travaux antérieurs de son auteur et un hommage aux maîtres à penser de l’historienne. On regrettera surtout qu’
Histoire de chambres ne suive pas un plan plus rigoureux et que le propos y progresse par des juxtapositions souvent incongrues
, qui emmêlent le fil de l’évolution historique
1 commentaire
arthur
Madame Perrot a tout a fait raison d'effectuer ce cheminement, qui nous ramene inlassablement a tocqueville: Proust, le genie en moins, voir ses gemissements a sa mere dans sa correspondance reunie par madame Perrot je crois apres qu'Andre Jardin ait reussi ce tour de force de mettre les lettres de tocqueville (qui etes-vous monsieur de tocquevile? posait hardiment le Conseil general de la Manche a l'occasion du bicentennaire (1805-2005) ceci un peu avant que BHL, oui celui-la, prenne la releve des niaiseries tocquevilliennes, deleur pernicieux effet comme le fait remarquer son contemporain, normand lui aussi, dèAurevilly (...)
En tous cas, ce livre devrait sèempiler bientot sur toutes les tables de chevet, ou s'empilent ceux quèon a commences...
Bref, bonne lecture
Charles-Emmanuel Reesink
en ce moment mets la derniere main a une traduction des Memoires de Louis XIV a son fils - ad usum delphini / populi