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Il vaut mieux que ce soit le corps français traditionnel qui se sente responsable de l'accueil de tous nos compatriotes. 
Gérard Longuet, à propos de l'éventuelle nomination de Malek Boutih à la tête de la Halde, 10 mars 2010.
Peut-on s'amuser en lisant un(e) sociologue parlant de son quotidien professionnel ? Assurément avec ce recueil portant sur des erreurs de raisonnement pris dans le domaine de la sociologie. Voilà une occasion de se détendre en savourant le dernier ouvrage de Nathalie Heinich, ou l'offrir, à l'approche de Noël, à un collègue sociologue familier des sorties de route professionnelles dans l'espoir d'un pilotage plus sûr après sa lecture.
Des bêtises globales ...
L'ouvrage commence par la bêtise qui semble la plus courante, celle qui concerne l'art d'établir des généralités. Qui entend le mot sociologue peut aussi entendre le mot société. D'où cette question profane rituellement posée au sociologue " Quel regard portez-vous sur notre société actuelle ? ". Mais qu'est-ce donc que cette entité abstraite et transcendante que l'on nomme " la société " ? Pour Nathalie Heinich " les sociologues de " la société " en général se recrutent plutôt parmi les philosophes, tandis que les " vrais " sociologues (…) sont spécialistes d'un domaine particulier " , sans être des monomaniaques pourrait-on ajouter. Mais plus, n'y a-t-il pas de l'imprécision, du flou, du substantialisme, de l'essentialisme, de la métaphysique à parler de " la " société sans angle d'attaque précis ? De quoi faut-il parler après cette question (" Quel regard portez-vous sur notre société actuelle ? ") ? Du travail, de la religion, de l'éducation, de la consommation, de la famille, des loisirs, etc. ? Ou de tout à la fois, sans la crainte d'avoir oublié un domaine ? Si l'on souhaite " parvenir à des modélisations suffisamment générales [construites par induction et abstraction successives à partir de données ou de lectures patiemment rassemblées] pour éclairer un grand nombre d'objets " alors le travail intellectuel doit être conséquent et à la mesure de son ambition (enquête, observation, entretien questionnaire, sondage, échantillonnage, etc.). Pour Nathalie Heinich, le principal défaut est que ces " généralités sont là a priori, avant le travail de recherche " , c'est-à-dire avant les faits de sociétés, ou pour le dire autrement, les représentations générales sont là avant la réalité des faits. D'où les vols planés consistant à " faire de concepts abstraits les sujets de verbes d'action ! Ils peuvent certes être les sujets de verbes d'état (la société française " est " ceci, " a " cela), mais pas de verbes d'action (elle ne " fait " pas ceci ou cela) [la société veut que, la société pense que, la société décide que, la société aime que, la société dit que] " .
...pas si mystérieuses
Un proverbe chinois dit qu'" il est difficile d'attraper un chat noir dans une pièce sombre, surtout lorsqu'il n'y est pas ". Une autre sorte de bêtise se développe sur la croyance en l'existence des arrière-mondes, avec en musique de fond un air de Jacques Dutronc " On nous cache tout, on nous dit rien ". Cette " croyance que " le monde " (ou la destinée de X) a une cause – une cause cachée, énigmatique, qu'il faut donc découvrir [et] que cette cause nous est dissimulée, rendue opaque, car elle relèverait d'un autre plan de la réalité que l'expérience – le plan, en un mot, de la transcendance " n'a que peu à voir avec l'analyse empirique fondée sur l'expérience sociologique. Un des pièges est de confondre le questionnement légitime avec la mise en énigme qui prospère dans le domaine du mystérieux, du caché, du travestissement, de la dissimulation, de la mystification, du soupçon, de l'illusion. Il est vrai que la seconde peut être plus séduisante et excitante que la simple banalité des faits sociaux. Mais alors on se situerait plutôt dans le registre du roman, du fantastique, de la fiction, de la mystique, de la religion, voire de la métaphysique. Dans ces conditions " plutôt que de chercher à percer des " énigmes " (…) le sociologue ne ferait-il pas mieux de prendre pour objet le processus même de la mise en énigme, (…) de comprendre pourquoi et comment quelque chose en vient à paraître énigmatique " ? On pourrait ainsi éviter de lire par exemple que " bien que les biographies de Sir Arthur Ignatius Conan Doyle se comptent par centaines, dans des dizaines de langues, Sir Arthur Ignatius Conan Doyle reste largement une énigme ". Elémentaire mon cher Watson !
48 commentaires
Giulia
Vinciane
denis
Bigre, voila un post lapidaire qui me fait comprendre que je ne fais pas parti du "beau monde".
C'est comme si j avais ete surpris en train de couper ma salade avec un couteau…
Fi !
La distinction ne s’improvisant pas, je saurais a l avenir rester à ma place.
Et me contenterais de lire l Equipe.
Je vous laisse, cher Jean jacques, avec vos pairs diplomes , discuter en vous de choses qui depassent le peuple…
Bourde Dieu
un débat d’arrière-garde, et réponse de Pierre Bergounioux
Je ne connais pas Mme Heinich, directrice de recherche au CNRS, donc fonctionnaire 12 mois sur 12 et devant probablement justifier par de la production de papier son emploi du temps.
En fait, elle a déjà eu les honneurs de Tiers Livre : il y a un an exactement, intervenant es qualité, missionnée dans le cadre d’une étude publique, pour Livre 2010, l’intervention qu’elle avait faite sur ce qu’est un auteur m’avait semblé tellement méprisante et arrogante que j’en avais fait ici-même un cut-up : qu’est-ce qu’un auteur ?.
Je n’avais pas jugé utile depuis lors de me préoccuper de son existence, chacun sa conception de la vie et de l’art.
Mais, surpris de voir Pierre Bergounioux adresser de lui-même un texte à la tribune du Monde des Livres, je me dis qu’il a dû se passer quelque chose de grave. D’autant que Pierre a traversé, ces dernières semaines, des épisodes difficiles – et pour nous aussi, ses amis – question santé.
Qu’on s’en prenne à Bourdieu, alors oui, je sais que Pierre faut pas le chatouiller là -dessus : moi aussi, me suis trouvé face à Pierre Bourdieu, dans son bureau, et l’attention, l’accueil, l’intensité de réponse correspondaient à ce qu’on avait appris, de nous-mêmes, sur nous-mêmes, dans ses livres.
Et donc parfaite cohérence avec l’intervention sur les auteurs de l’an dernier de découvrir que c’est Mme Heinich qui vient déterrer Bourdieu avec les dents...
Sa prose :
Ce Bourdieu-là ne nous manque pas
Article paru dans l’édition du 22.02.08
Dans Le Monde des livres du 8 février 2008, l’auteur d’un livre récent sur Bourdieu et le monde intellectuel, Geoffroy de Lagasnerie, nous offre son opinion sur le sujet de son propre ouvrage, en nous expliquant « Pourquoi Bourdieu nous manque ». Faute d’indication précise sur le référent de ce « nous » (est-ce lui-même, en pluriel de majesté, ou bien vise-t-il un peu plus large ?), je fais l’hypothèse que sa déploration est censée « nous » (lecteurs) concerner, et je me permets d’objecter : qu’il parle pour lui. Car il ne manque pas, parmi nous, de gens à qui ce Bourdieu-là ne manque pas : le Bourdieu qu’invoquent ceux, si nombreux aujourd’hui, qui se réclament de sa pensée pour surenchérir dans la radicalité, tentant de cumuler la posture du chien de garde avec celle du mouton.
Or il existe encore des gens qui n’ont pas besoin de maître pour penser. Des gens qui, par exemple, ne prennent pas pour l’avant-garde du savoir les lieux communs « postmodernes » à la Judith Butler (la différence des sexes est une vilaine chose dont il faut se débarrasser, car « socialement construite » et pas « naturelle », etc.) que nous renvoient comme des caricatures les gourous des campus américains après les avoir empruntés, avec vingt ans de retard, aux philosophes français des années 1960. Des gens qui n’ont pas le sentiment que la pensée se soit arrêtée à Derrida, Deleuze et Foucault (sans oublier Bourdieu, qui risquerait de nous manquer !), et qui ne la réduisent pas à la seule production philosophique, et à sa frange la plus grand public, car ils savent, eux, que les sciences humaines et sociales ont produit dans la dernière génération des travaux considérables, même s’ils n’offrent que du savoir et pas des arguments pour prophètes au petit pied. Des gens qui ne confondent pas le « vide » de la production intellectuelle avec les lacunes de leur propre inculture et ne mettent pas dans le même panier des penseurs aussi diamétralement opposés que Gauchet et Badiou. Des gens qui ont connu « l’esprit des années 1960 et 1970 » et n’ont aucune envie d’y revenir, non parce qu’ils seraient devenus d’horribles réactionnaires anti-soixante-huitards, mais parce qu’ils ont appris qu’être progressiste, ce n’est pas se raccrocher à un passé mythifié. Des gens qui n’ont pas peur de se faire traiter de « néoréactionnaires » parce qu’ils savent et disent que l’humain ne peut pas vivre sans vivre dans un monde commun, et que ce monde commun est aussi difficile à construire, et à maintenir, qu’il est facile à démolir. Des gens qui se demandent comment on peut bien affirmer sans rire que la gauche radicale en France serait foncièrement « hostile à Bourdieu », alors qu’elle est totalement imprégnée de sa pensée, réduite à des slogans qu’on brandit comme naguère les écrits du président Mao. Des gens qui craignent non pas la « résurgence des fausses radicalités d’autrefois », mais l’émergence actuelle d’un authentique radicalisme - cette forme sophistiquée de la bêtise. Des gens qui persistent à défendre l’ « autonomie de la recherche », et l’idée que le savoir est une valeur en soi, parce que c’est en prétendant le soumettre à des impératifs politiques ou religieux que, de tout temps, on a massacré l’intelligence, depuis l’Eglise de l’Inquisition jusqu’au stalinisme. Des gens qui n’ont pas la mémoire courte - ou l’inculture profonde - au point d’avoir oublié que « la pensée au service de l’espace public », ça a donné, entre autres, l’aveuglement stupide de Sartre et de Beauvoir - parangons de l’« intellectuel engagé » - envers l’horreur des camps, nazis ou soviétiques. Des gens qui estiment qu’un chercheur ne trahit pas sa mission en faisant ce pour quoi il est payé par la collectivité : produire du savoir ; et que ceux qui utilisent le prestige de la chaire pour assener leurs opinions personnelles à des étudiants fascinés ou à des militants fanatisés ne sont peut-être pas les mieux placés pour donner à leurs pairs des leçons de probité intellectuelle (sans même parler de productivité scientifique).
Voilà pourquoi, si la pensée de Bourdieu se réduit à cet héritage-là , elle ne nous manque pas : c’est que ce discours est partout. Il est dans l’omniprésence de cette « pensée critique » qui a envahi les universités et étouffe les esprits qui se veulent libres. Il est dans l’idée que la liberté serait aujourd’hui dans les mains de ceux qui s’empressent de penser comme tout le monde autour d’eux, en croyant en plus être marginaux, et qui se comportent en victimes de la « domination » mandarinale alors qu’ils siègent dans tant de commissions. Il est dans la pensée paranoïaque qui voit des ennemis partout, y compris dans ses propres alliés, comme notre pauvre bourdieusien orphelin, décidé à défendre tout seul la pensée de son maître contre « la complicité objective de ses disciples », devenus traîtres à leur tour pour de mystérieuses raisons. Il est dans le double discours - si familier à la rhétorique de notre Grand Timonier national - qui dénonce avec fougue ce dont lui-même est la voyante incarnation : en l’occurrence, un radicalisme de matamore, dont la seule préoccupation est de se prétendre plus « radical » encore que son voisin de bureau.
De cet esprit-là , auquel le grand sociologue que fut, un temps, Pierre Bourdieu, a malheureusement ouvert un boulevard, nous sommes aujourd’hui saturés.
Nathalie Heinich
La réponse de Pierre Bergounioux ce jour :
Nous, les sexagénaires aux 40 printemps...
La lumière a changé. Le printemps, lorsqu’il s’annonce, ravive le goût de ceux d’autrefois. Celui de 2008 tire une saveur douce-amère de ce qu’il marque l’entrée dans la retraite de la génération qui a eu 20 ans en 1968 et se demande, effarée, ce qui s’est passé, dans le pays, depuis quarante années - deux fois le temps qu’elle avait alors duré. La réponse est : rien.
Il se peut que les sexagénaires soient aveugles et sourds, par l’effet du temps, à ce qui leur crève les yeux. Tels étaient ceux, fermés, quinteux, sinistres qui nous barraient, voilà quarante ans, le chemin de la liberté, l’accès à nous-mêmes, tout le présent. Les innocents de 1988 nous voient peut-être installés, pleins de morgue et satisfaits, comme l’étaient les vieux universitaires tyranniques et ennuyeux, la droite triomphante, Alain Peyrefitte, le général de Gaulle... Il y a une différence, toutefois. Ils ne nous l’ont pas notifié de vive voix. Ils ont d’autres préoccupations.
Jusqu’à quel point les aspirations de ce printemps étaient chimériques, c’est ce sur quoi l’état présent du monde ne laisse subsister aucune équivoque. Prendre ses désirs pour la réalité, se dire, étudiant, solidaire de la classe ouvrière, français, juif allemand et partisan de la révolution cubaine, du combat des peuples vietnamien, angolais, latino-américains, réfractaire à la recherche du profit pécuniaire comme axiome du vouloir pratique, à la consommation comme style de vie, tout cela a reçu des faits un tel démenti qu’à peine on peut croire, rétrospectivement, que pareilles convictions, volontés, parentés senties, aient été partagées, proclamées sous les chandelles nouvellement allumées des marronniers.
Et pourtant, ce qui se donne pour la réalité n’est rien d’autre que ce contre quoi 1968 s’insurgeait, l’injustice, l’absence de projet collectif exaltant (" La France s’ennuie "), les pesantes entraves à la passion française par excellence qui est, selon Tocqueville, l’égalité. Ce n’est pas impunément qu’on revient en arrière ou qu’on s’immobilise. La démoralisation, l’abaissement et l’altération du facteur subjectif, l’envie de crier ou de pleurer qu’on se surprend, dix fois par jour, à réprimer, dans la rue, au travail, dans le métro ou les travées de la grande surface, au stade, en lisant le journal ou devant la télévision, n’ont pas d’autre explication.
Nous valons plus et mieux que le spectacle sans éclat ni grandeur que nous nous donnons à nous-mêmes. Nous avons pensé autrement, voulu autre chose. La preuve, ce sont les voix dénigrantes qui voudraient clore ce chapitre de notre aventure où résonnèrent, prodigieusement, ces thèmes majeurs, la justice sociale, les lumières, le souci de l’universel. Il n’est pas surprenant qu’un ministre, qui était au berceau, en Mai, n’y voie que désordre et irresponsabilité. Il l’est un peu plus qu’une dame, dans ces mêmes colonnes, se dise et se veuille oublieuse des philosophes français des années 1960, et au premier chef de Pierre Bourdieu, le magnifique, quand la philosophie n’est que l’expression, hautement élaborée, d’aspirations collectives et que ses avancées, voilà une quarantaine d’années, furent celles d’une réflexion libérée, par effort, intelligence, courage, des évidences opaques d’une société patriarcale vieillie, somnolente mais paisiblement injuste, férocement colonialiste, dont la philosophie d’institution admettait sans discussion les prémisses.
Le poète Jean-Paul Michel, qui marchait dans les rangs des enragés, la bouche au porte-voix, et ne se voyait pas survivre à l’été, rappelle qu’à la gaîté de ces jours s’ajoutait leur " insolente et rafraîchissante beauté ". Il n’est écrit nulle part que la vie que nous avons prise à bail sera si peu que ce soit suffoquée de joie, belle, un instant, au-delà de tout. Mais lorsqu’on a fait pareille expérience, il est difficile de s’accommoder du renoncement qui se donne pour du réalisme et d’accorder aucun crédit à la réalité.
Dépolitisés, atomisés, acquis à la valeur monétaire - négation de toutes les valeurs -, au sport, à l’individualisme, à la culture d’experts... C’est ce que nous avons eu de meilleur que nous sommes en passe de perdre : nos âmes citoyennes, la générosité dont notre histoire n’est pas tout à fait exempte, l’identité très particulière que nous tenons de l’aptitude à abdiquer, parfois, notre particularité pour nous vouloir simplement hommes, libres, égaux et rien d’autre et, dans cette simplicité joyeusement consentie, nous tourner vers l’humanité.
Chaque printemps est une fête et, comme pour toutes les fêtes, c’est la veille son meilleur moment. Tout est noir et nu mais on a surpris, en passant, les premiers chatons, jaune d’or, d’un saule mâle dans un bois défeuillé, un reflet de lumière neuve aux vieux murs, l’éclatante fioriture du merle dans le crépuscule qui tarde à tomber. Et comme rien ne peut faire que ce qui a été ne se soit pas produit, on se surprend, quand on est sexagénaire du moins, à chercher d’autres signes. On ne peut croire que ceux qui vont et passent, avec le souci du matin, la fatigue du soir, les phrases nulles, irritantes qu’ils disent dans leur portable, soient tombés tout à fait dans l’oubli d’eux-mêmes, du passé, de leur propre possibilité. Et c’est ainsi, pourtant, que quarante printemps se sont succédé.
Pierre Bergounioux
Il s’agit de tribunes, et non pas de textes sous copyright Le Monde, je me permets donc de verser les deux pièces au débat [1]. On aimerait bien que le CNRS prouve que rien ici ne l’engage, que l’aigreur ou l’incompétence d’une seule : l’an dernier, l’insulte aux écrivains, c’était es qualités...
Et s’en aller relire Bourdieu. Les Héritiers, par exemple.
© François Bon _ 29 février 2008
[1] Et je complète avec l’article de Geoffroy de Lagasnerie, celui donc qui a provoqué l’explosion de Mme Heinich :
Geoffroy de Lagasnerie est chargé de cours en Science politique à l’Université de Paris 1. Il est l’auteur de : L’Empire de l’Université. Sur Bourdieu, les intellectuels et le journalisme, Amsterdam, 2007.
Pourquoi Bourdieu nous manque
On me dit : « Quelle chance tu as d’arriver dans un paysage intellectuel en plein renouveau ! ». Et c’est vrai que la pensée critique semble aujourd’hui en pleine effervescence, après ce que beaucoup ont vécu comme un long hiver.
Une efflorescence éditoriale a (enfin !) fait connaitre en France un ensemble d’auteurs et de livres (Judith Butler, Stuart Hall, etc.= qui comptaient depuis longtemps dans le champ théorique international. Et l’on voit apparaître ou réapparaitre à l’avant-scène – en raison surtout du vide laissé par la disparition de Bourdieu et Derrida – des gens qui affirment renouer le lien avec l’héritage de mai 68 (Badiou, Rancière, Negri, etc.). Même la fraction néo-conservatrice de la gauche intellectuelle, qui n’avait pas ménagé sa peine jusqu’alors contre tous ceux qui cherchaient à faire vivre la tradition de la pensée critique, essaie désormais de se présenter comme le creuset d’une « nouvelle critique sociale ». Bref, l’espace public réactionnaire qui s’était constitué à partir du début des années 1980 contre l’esprit des années 1960 et 1970 serait en train de se fissurer à son tour. Un vent de création et de subversion soufflerait à nouveau. Et les chercheurs de ma génération devraient tous s’en réjouir.
Ce n’est certes pas faux. Pourtant, je ne puis m’empêcher d’éprouver un sentiment de malaise. Car quelque chose ne va pas. Comment ne pas remarquer en effet la facilité avec laquelle des auteurs ou des concepts circulent entre les différents pôles, apparemment opposés, de l’espace intellectuel ? Par exemple l’idée que le capitalisme moderne sécréterait à la fois la « crise du lien social », l’« individualisme » et la « désaffiliation », et qu’il faudrait restaurer du « commun » (thème commun à Esprit et Multitudes) ou de « l’ordre » contre la prolifération anarchique des mouvements sociaux et culturels (thème commun à Gauchet et Badiou). Au fil du temps, l’existence d’une étrange solidarité politique et théorique entre la gauche qui se dit radicale et la gauche qui se voudrait réformiste, et même une certaine droite, m’a semblé de plus en plus flagrante. Et il m’est apparu comme une évidence que leurs structures communes de pensée, la proximité parfois si frappantes de leurs énoncés, venaient de leur hostilité partagée à l’encontre de Bourdieu. Tous se constituent et se définissent – implicitement ou explicitement - contre Bourdieu. De tous côtés, c’est Bourdieu qu’on attaque, qu’on critique, qu’on cherche à évacuer. Et ce sont les mêmes objections que, d’un côté comme de l’autre, on ressasse (et qui sont d’ailleurs celles qu’on brandissait déjà contre lui il y a quarante ans). Un exemple parmi tant d’autres : la dénonciation de son « déterminisme » au nom de l’« autonomie des acteurs » – que cela prenne la forme d’une « sociologie de la justification » (inspirée du personnalisme chrétien de Ricœur) ou d’une exaltation populiste des paroles spontanées ou du savoir des luttes (inspirée de Jacques Rancière). L’œuvre de Bourdieu, et tout ce qu’elle a représenté, hante le monde intellectuel comme un spectre que tous se donnent pour tâche de conjurer ensemble.
C’est pourquoi la situation actuelle, qui aime à se donner pour une époque de renouveau, pourrait bien n’être qu’une des dernières ruses de la raison conservatrice. Loin d’être la renaissance de la vivacité critique, elle est un retour au passé. (Et qu’on n’imagine surtout pas que je voudrais opposer les « jeunes » aux vieux » : ce sont souvent des jeunes qui font revenir avec enthousiasme ce que je considère comme des formes archaïques de la pensée de gauche – et qui ne sont neuves qu’à leurs yeux).
Hélas, ceux qui se réclament de Pierre Bourdieu portent dans cet état de choses une lourde responsabilité : à force de communier dans la défense de « l’autonomie de la recherche » et « du monde savant » contre les demandes et les attentes d’un public « profane », ils se sont presque totalement repliés dans l’université et ont déserté le champ de la bataille. La constitution d’un espace intellectuel fondamentalement anti-bourdieusien, autour de discours et d’approches qui sont en régression évidente par rapport aux analyses si complexes et si puissantes de Bourdieu, s’opère avec la complicité objective de ses disciples. Si l’injonction est forte dans l’espace public d’oublier Bourdieu, elle l’est tout autant chez les bourdieusiens d’oublier l’espace public.
Bien sûr, il ne s’agit en aucun cas pour moi de demander qu’on répète Bourdieu : il est un point de départ et non d’arrivée. Mais il nous incombe d’inventer à partir de ce qu’il nous a légué un espace public transformé. Un espace qui échapperait à l’étau que referment sur nous la résurgence des fausses radicalités d’autrefois et l’omniprésence stérilisante des experts de la gauche socialiste.
Jean-Jacques