Entretien avec Florent Champy à propos de son livre ''La sociologie des professions''.
[mardi 03 novembre 2009]



Florent Champy vient de publier La sociologie des professions dans la collection Quadrige aux Puf. Nous l’interrogeons à propos de son livre.

nonfiction.fr : Comment est-ce qu’on en vient, après des travaux surtout consacrés à l’architecture, à écrire un manuel de sociologie des professions ?

Florent Champy : Il y a bien une continuité. J’avais conclu un petit livre sur les architectes  en parlant d’un risque de déprofessionnalisation, du fait d’une division croissante du travail et d’interférences nombreuses d’autres acteurs avec leurs décisions. Mais un collègue, Daniel Benamouzig, a alors attiré mon attention sur une difficulté : je n’avais pas dit en quoi consiste le professionnalisme des architectes : que font-ils que d’autres, par exemple des ingénieurs ou des promoteurs, ne font pas ? C’était un vrai problème : il aurait été plus rigoureux de répondre d’abord à cette question, puis de parler seulement ensuite des menaces sur l’activité des architectes, car cela aurait permis de cerner plus précisément la portée des changements dans la division du travail. Touchent-ils au cœur de l’activité, ou sont-ils plus anecdotiques ? Mais pour plusieurs raisons, la sociologie actuelle des professions n’est pas à l’aise avec ce thème de la spécificité du travail des professionnels. Elle n’a pas d’outil pour la décrire, étant plutôt portée à étudier toutes les activités de la même façon. Les menaces qui pèsent sur l’autonomie de certains professionnels (pas seulement les architectes, nous y reviendrons) ont donc constitué une invitation à changer de cadre de pensée. C’est comme cela qu’a commencé l’inventaire critique des théories des professions qui constitue une part important de ce petit livre.

nonfiction.fr : Vous expliquez que le domaine est clivé, historiquement, entre une définition fonctionnaliste et des critiques, issus avant tout de l’interactionnisme, qui se sont employés à la dénigrer. Pouvez-vous dire les principales dimensions sur lesquelles ces approches s’opposent ?

Florent Champy : Un des objectifs du livre est de mettre en relief des antinomies entre les conceptions fonctionnalistes et interactionnistes des professions, c'est-à-dire des oppositions qui semblent insurmontables. Il y en a trois. Selon la définition que les fonctionnalistes en ont donnée, seuls les métiers prenant en charge des activités qui supposent la maîtrise de savoirs de haut niveau sont des professions. Mais les interactionnistes ont fait remarquer que des métiers qui ne sont pas considérés comme des professions utilisent aussi des savoirs qui peuvent être ésotériques, à l’instar des plombiers, par exemple. Ils affirment donc qu’il n’y a pas de différence entre le travail des professions, au sens des fonctionnalistes, et celui d’autres métiers. C’est ce qu’on peut appeler l’antinomie de la spécificité. C’est la plus importante : fonctionnalistes et interactionnistes ne parlent vraiment pas de la même chose quand ils parlent de professions, et c’est bien pourquoi le domaine, clivé, ne permet pas de cumulativité entre leurs travaux. La deuxième antinomie porte sur l’unité des professions : les fonctionnalistes s’attachent à la faire ressortir, par exemple à travers le thème de l’identité commune à tous les médecins, tandis que les interactionnistes insistent tellement sur ce qui est susceptible de différencier et de séparer les membres d’une même profession qu’ils perdent de vue la possibilité même d’une unité. La dernière antinomie porte sur les statuts, c'est-à-dire sur les protections et sur l’autonomie qui ont été données aux professions au sens fonctionnaliste pour mener leur travail. Par exemple, le travail des médecins ne peut être contrôlé et jugé que par d’autres médecins. Pour les fonctionnalistes, ces statuts et ces protections sont nécessaires à la conduite du travail, et s’expliquent donc par leur fonction sociale. Pour les interactionnistes, ce sont les résultats contingents de luttes motivées par la recherche de prestige et d’avantages économiques.

nonfiction.fr : Le débat n’est-il pas entre une définition substantialiste de la profession centrée sur la maîtrise d’un savoir réel par les professionnels et valorisée comme telle, et une définition contingente qui ne veut voir dans la profession qu’une construction sociale aléatoire ?

Florent Champy : En effet. Pour les fonctionnalistes, les professions sont conformes à un modèle bien défini et ne pourraient pas être autrement : tout s’explique par les savoirs qui remplissent une fonction sociale, et dont les statuts découlent. Le fonctionnalisme naturalise donc son objet. L’accent mis sur l’unité va aussi dans ce sens : les médecins sont supposés partager les mêmes valeurs, les mêmes conceptions de leur activité, ce qui constitue, pour reprendre le terme que vous avez utilisé, la "substance" de la profession. Les interactionnistes ont refusé avec raison cette naturalisation, montrant que les professions ne sont pas conformes à un modèle unique. Chaque métier a une histoire particulière qui explique qu’il ait accédé ou non au statut de profession. Pour saisir cela, les interactionnistes s’intéressent aux représentations, variables et mouvantes, que les acteurs produisent au cours de leurs interactions, et qui orientent leurs actions. Ces représentations et ces interactions sont le cœur de la réalité sociale pour les interactionnistes, qui refusent donc l’idée d’une vérité générale transcendante de ce qu’ils étudient, à l’opposé du modèle fonctionnaliste. La sociologie interactionniste est donc une sociologie constructiviste, antisubstantialiste. Au-delà des antinomies, ce sont bien des conceptions du social qui s’opposent.

nonfiction.fr : Admettre ces critiques ne doit pas empêcher de revenir à une définition substantialiste ? Quitte à restreindre quelque peu le champ des professions pour lesquelles cette définition vaut ?

Florent Champy : En effet, un objectif de l’ouvrage est de proposer une définition substantialiste de certaines professions, sans revenir au fonctionnalisme car il ne s’agit pas exactement des mêmes professions. Sur toutes les antinomies, les interactionnistes ont mis au jour des impasses des positions fonctionnalistes. Mais ils buttent à leur tour sur des difficultés qui montrent qu’il ne faut pas renoncer à une approche substantialiste. Prenons l’exemple de l’antinomie de l’unité et de la diversité. Les interactionnistes ont commencé par dire, au tout début des années 1960 : maintenant, il est plus utile de réfléchir aux différences entre les membres d’une même profession qu’à leurs points communs. C’était juste, et ça a produit une multitude de travaux, avec de beaux résultats. Mais aujourd’hui, on a perdu de vue que l’unité d’une profession est aussi une réalité. Donc il faut reconsidérer cette question, et d’autant plus qu’elle conditionne les autres. Je m’explique. Si vous ne voyez pas ce que les membres d’une profession ont en commun, comment pouvez-vous étudier les spécificités de leur activité ? Vous allez vous demander : que fait un architecte, ou un médecin ? Et la réponse sera : ça dépend. Tout discours un peu général est banni. Mais cette interdiction provoque une véritable déflagration au cœur de la sociologie des professions : son objet disparaît. Vous ne pouvez plus travailler sur les architectes, mais seulement sur telle ou telle partie de la profession. Vous ne pouvez plus dire en quoi l’architecture consiste en général, et l’activité devient donc indéfendable face aux menaces dont je parlais tout à l’heure. Si l’architecture n’a pas de réalité, peu importe que les promoteurs remplacent les architectes. Les dégâts sont à la fois théoriques et politiques. Donc j’ai proposé non pas une nouvelle définition des professions qui avaient intéressé les fonctionnalistes, mais la construction d’un nouvel objet, que j’ai appelé les professions à pratique prudentielle. Il y a d’importants points communs, mais les différences sont tout aussi importantes.

nonfiction.fr : Qu’est ce qui reste valable en l’occurrence dans la définition fonctionnaliste ?

Florent Champy : Ce qui reste valable, c’est l’idée que toutes les activités ne supposent pas la même autonomie de la part des personnes qui les prennent en charge. C’est un problème théorique qui a de lourdes implications politiques. Commençons par la dimension politique et on arrivera à mieux voir l’enjeu sociologique majeur. Je veux que mon médecin soit en mesure d’établir un diagnostic sûr si je suis malade, quels que soient les examens que cela suppose. Je veux que les architectes puissent conduire leur travail en sorte de concevoir des bâtiments, fonctionnels, bien intégrés dans les villes où ils sont construits, agréables à regarder et à vivre. Et si je comparais un jour devant un tribunal, j’espère bien que le juge prendra en compte le point de vue de la défense. Dans chacun de ces cas, cela suppose que le professionnel soit suffisamment autonome pour mener à bien une réflexion approfondie sur des cas qui peuvent être redoutablement complexes et incertains. Bien sûr, je veux aussi que mon plombier fasse bien son travail. Mais le problème ne se pose pas de la même façon. Ce travail ne suppose pas une autonomie de réflexion équivalente à celle requise par les activités que je viens de citer. En fait, le travail du plombier ne met pas en œuvre des savoirs et des savoir-faire de très haut niveau servant à faire face à une incertitude majeure, tout simplement parce qu’il ne porte pas sur le vivant, qui est irréductiblement complexe et singulier. Donc ce qui reste du fonctionnalisme, c’est l’idée d’une différence entre le travail d’un certain type de professions et d’autres métiers. Mais alors que pour les fonctionnalistes tout métier protégé par un monopole était une profession, ce n’est plus vrai ici, car les professions à pratique prudentielle sont définies uniquement à partir de leur contenu de travail. D’autres professions, dont le travail prend des formes assez différentes, sont protégées pour d’autres raisons. La faiblesse de la position fonctionnaliste reposait donc sur le fait que leurs professions ne formaient pas un objet sociologique cohérent.

nonfiction.fr : Pourriez-vous alors définir les professions à pratique prudentielle ?

Florent Champy : Il s’agit de professions qui traitent de problèmes à la fois singuliers et complexes, dans des situations de forte incertitude : architectes, médecins, juges, mais aussi avocats ou encore enseignants par exemple puisque la transmission des savoirs à des enfants tous différents est quelque chose de très délicat, pas automatique du tout. Tout part toujours de là : les professions à pratique prudentielle interviennent sur des problèmes pour lesquels une application systématique de savoirs formalisés peut conduire à des catastrophes. C’est vrai même en médecine : tous les malades ne réagissant pas de la même façon à un traitement, il faut pouvoir adapter ce dernier à la singularité des antécédents, à la présence de pathologies multiples, aux premières réactions constatées. C’est cette adaptation à la singularité des cas que l’on appelle la prudence. Aristote a forgé ce concept pour désigner un mode de connaissance et d’action requis quand une irréductible contingence, des incertitudes, mettent en défaut la science, qui est adaptée seulement pour traiter de l’universel. Les professions à pratique prudentielle sont donc celles dont les membres ne peuvent pas se contenter d’appliquer des savoirs scientifiques, même s’ils ont la maîtrise de tels savoirs. Ils doivent prendre le risque de faire des paris face à l’incertitude des situations. De plus, comme les situations sont complexes, ils ne peuvent toujours espérer produire un résultat idéal : par exemple soigner un malade au moindre coût, sans que le traitement ne gêne sa vie quotidienne ou ne procure de douleurs, etc. Or la hiérarchie de ces fins n’est pas fixée une fois pour toute : face à un malade incurable, la guérison voire la survie ne sont pas les objectifs les plus pertinents à poursuivre. Il faut parfois savoir y renoncer pour mettre en place des soins palliatifs. C’est pourquoi la délibération sur les fins de l’action est aussi une composante essentielle de ces activités, les professionnels devant être capables de hiérarchiser les objectifs de leurs actions avec discernement. Conjectures et délibérations sur les fins de l’action sont à la base de la définition de la prudence chez Aristote, et on les retrouve dans les professions à pratique prudentielle.

nonfiction.fr : Quel lien faites-vous entre le savoir mis en œuvre dans ces professions et les valeurs de l’activité auxquelles elles se rattachent ?

Florent Champy : Cette question est centrale car elle donne la solution de l’antinomie de l’unité. Chaque profession défend quelques valeurs bien définies, même si elles sont générales : la santé, l’autonomie et le confort de vie, par exemple, pour la médecine. Si un soi-disant médecin est indifférent à ces valeurs, ce n’est pas un médecin, même s’il en a le titre. Cette position peut étonner des sociologues car elle conduit en apparence à poser un jugement de valeurs. Mais il s’agit d’autre chose : de dire que les mots gardent un sens précis même quand ils sont détournés par l’usage. Si un sociologue se laisse aveugler par la pratique d’un architecte qui, se vendant à un promoteur, ne prend pas en compte les valeurs de l’architecture, il ne peut plus espérer comprendre ce qu’est l’architecture. Donc les valeurs sont fondamentales pour définir les spécificités de chaque activité. Les savoirs et les savoir-faire viennent ensuite : on montre assez facilement comment ils permettent aux professionnels d’atteindre les buts qu’ils se donnent et donc notamment, de satisfaire les valeurs de leur profession. Donc le rapport entre les valeurs et les savoirs est un rapport fonctionnel. En regardant ensemble valeurs, savoirs et savoir-faire, on voit émerger un système avec des interdépendances fortes, que l’on peut appeler une culture professionnelle, et qui est moins labile, moins variable que ce que les interactionnistes en ont dit, même si elle n’est bien entendu pas figée. C’est précisément parce que les professionnels maîtrisent cette culture qu’ils doivent être protégés : il faut leur conférer l’autonomie de réflexion, dont je parlais tout à l’heure, qui leur permet d’adopter des solutions pertinentes aux problèmes parfois très difficiles qu’ils rencontrent.

nonfiction.fr : La protection est fonctionnelle pour ces professions dans la mesure où elle constitue le garant de leur autonomie dans la conduite de leur travail (c’est son fondement), expliquez-vous. Mais comment la gagnent-t-elles ?

Florent Champy : Par la lutte, et là on retrouve l’enseignement des interactionnistes et d’un autre courant qui a repris leur conception des professions, les néowebériens : rien n’est automatique. Même les médecins, dont le monopole d’exercice semble aller de soi, ont dû se battre pour l’obtenir. C’est pour cela que les protections ne sont pas données partout au même moment, qu’elles prennent des formes différentes et qu’elles sont plus ou moins étendues et plus ou moins solides. Mais la position interactionniste est quand même insuffisante parce que les protections ne sont pas distribuées au hasard : ce sont en gros les mêmes professions qui sont protégées dans tous les pays et, en plus, ce sont pour la plupart des professions à pratique prudentielle. La théorie publiée en 1988 par Andrew Abbott dans un ouvrage désormais classique  permet de rendre compte de ces régularités. Abbott s’intéresse à la façon dont des professions conquièrent et défendent des « territoires », c'est-à-dire des ensembles de tâches qui leur sont réservées. Sa réponse est très intéressante car il montre deux choses qui pourraient être considérées comme contradictoires. D’un côté, les professions luttent pour les territoires, avec comme conséquence que les résultats de ces luttes peuvent être contingents. Mais cela, ce n’est qu’à court terme. En effet, d’un autre côté, Abbott montre que les distorsions entre efficacité et répartition des territoires finissent par se résorber avec le temps. La répartition des tâches entre professions qui coopèrent sur un même lieu de travail s’adapte assez vite aux exigences d’efficacité ; puis le public prend peu à peu conscience de cette nouvelle division du travail ; finalement, l’Etat formalise les nouveaux territoires dans le droit, au terme d’un processus qui a pris plusieurs décennies. Abbott évite ainsi à la fois le piège dans lequel les fonctionnalistes sont tombés, consistant à croire que le statut découle automatiquement des contenus de travail, et celui du relativisme, que l’on voit à l’œuvre chez les interactionnistes pour qui les protections sont contingentes. Surtout, cette solution est très convaincante au regard de l’histoire des professions : elle rend compte à la fois des fortes régularités observées quant aux professions protégées, et des variations. C’est une solution superbe et je ne vois pas comment on pourrait faire mieux. Et en plus, elle s’applique tout particulièrement aux professions à pratique prudentielle qui ont à faire la preuve de l’efficacité de ce qu’elles font, malgré les incertitudes qui empêchent de formaliser leur travail.

nonfiction.fr : Les professions à pratique prudentielle se distinguent d’autres catégories de professions ? Toutes sont-elles susceptibles de rentrer dans cette grille ?

Florent Champy : En effet, toutes les professions protégées ne sont pas des professions à pratique prudentielle, et Abbott s’est trompé sur ce point : sa théorie ne s’applique pas, comme il l’affirme, à toutes les professions qui utilisent des savoirs abstraits. Par exemple, les huissiers de justice utilisent les savoirs abstraits du droit, mais ils n’ont pas eu à se battre pour conquérir un territoire, puisque ce sont des officiers ministériels à qui l’Etat a délégué des prérogatives. Il faut donc leur appliquer une autre théorie. Je me suis donc attaché à recenser les raisons variables pour lesquelles des professions ont été protégées, ce qui conduit à distinguer quatre objets sociologiques différents. Les professions à pratique prudentielle sont protégées parce qu’elles sont parvenues à convaincre que ces protections étaient nécessaires pour qu’elles apportent des solutions pertinentes aux cas auxquels elles sont confrontées. Les professions assermentées, comme les huissiers ou les notaires, sont protégées parce que leurs membres rédigent des actes qui ont force de loi, ce que l’Etat ne peut laisser faire à n’importe qui. Enfin, des métiers qui ne sont pas des professions, comme les dockers par exemple, sont aussi parvenus à faire fermer leur marché, dans le cadre d’accords avec l’Etat et avec leurs employeurs. Ici, le rapport de force compte plus que d’éventuelles justifications : comme le montre Catherine Paradeise, ces métiers interviennent dans des secteurs de l’économie qui sont d’intérêt national, comme les transports, et l’Etat craignait leur défection. Enfin, le quatrième objet est constitué par les métiers, innombrables, qui n’ont pas le statut de professions. Avec cette typologie, on est donc loin à la fois de l’opposition simple professions – métiers des fonctionnalistes, et de l’indistinction chère aux interactionnistes.

nonfiction.fr : L’une des applications de cette nouvelle définition des professions pourrait être de  permettre de définir les conditions d’exercice de l’autonomie des professionnels ? Quels enjeux cela représente-t-il selon vous ?

Florent Champy : Ces enjeux pratiques ou politiques sont cruciaux à mes yeux, et justifient pleinement mon intérêt pour cette question : une raison forte de s’intéresser à nouveau au thème de l’autonomie professionnelle, c’est qu’elle est menacée. On peut repartir des menaces que j’ai évoquées au début de cet entretien, à propos des architectes. En fait, elles sont assez générales. Dans tous les domaines, la tendance est à la remise en question de l’autonomie des professionnels, à qui l’on demande de plus en plus souvent de rendre des comptes, de prendre en compte des objectifs qu’ils n’ont pas définis et qui peuvent se révéler aberrants quand on sait un peu en quoi leur activité consiste. Or les implications de ces évolutions nous concernent tous. Par qui voulons-nous être soignés ou défendus devant les tribunaux, et de quelle façon ? Ce qu’il est important de comprendre, mais je crois que c’est clair pour de plus en plus de gens, c’est que les conditions de travail des membres des professions à pratique prudentielle constituent un véritable enjeu de société. On peut le dire de plusieurs façons. Un enjeu est le respect des personnes dans le travail : les juges rendront-ils des verdicts écrits d’avance, c'est-à-dire formalisés dans le droit (c’est l’idée de peines planchers pour les récidivistes), ou continueront-ils à prendre en compte la personnalité de chaque prévenu ? Une autre façon de dire les choses consiste à s’interroger sur la possibilité de la prudence comme forme originale de connaissance et d’action requise quand la science est en défaut. Mais il ne s’agit pas non plus de défendre sans réserve l’autonomie des professionnels. Il faut aussi tenir compte de ce que les sociologies critiques nous ont appris sur les abus et les mésusages du pouvoir professionnel. La vraie question technique, qui est un énorme enjeu social et un immense chantier pour la sociologie, est celle de l’articulation entre prudence et contrôles. J’en ferai le thème de mes prochaines recherches, en élargissant au-delà du cas des seules professions. Mais même en restant centré sur ces dernières, cette interrogation ouvre la perspective de travaux de recherches passionnants, et assez différents de ce qui se fait actuellement dans ce champ, sur de nombreuses activités.

nonfiction.fr : La quantification en particulier fonctionne comme un moyen de nier cette autonomie, expliquez-vous ?

Florent Champy :
En effet, à la fois par méfiance à l’égard des professionnels et par naïveté positiviste, on exige d’eux ce qu’ils ne peuvent pas garantir : l’objectivité et la prévisibilité de leur pratique. C’est pourquoi la quantification progresse partout dans l’évaluation des professionnels, alors que la complexité de leur travail ne se prête pas à la construction d’indicateurs simples, et qu’un enjeu majeur est sa qualité. Prenons l’exemple du récent mouvement des chercheurs. J’ai tenu à consacrer deux pages à ce thème, alors même que la recherche n’est pas un des objets les plus fréquents de la sociologie des professions. Invoquant des objectifs de productivité du travail de recherche qui ne sont d’ailleurs pas mauvais en soi, le gouvernement tente de mettre en place une compétition absurde, qui repose sur des critères d’évaluation qui sont la négation de tout ce qui permet de faire une bonne recherche : on demande aux chercheurs d’écrire beaucoup et de répondre à des questions fixées à l’avance, alors que la recherche consiste au contraire à chercher dans des directions où l’on n’est pas certain de trouver, avec le risque de déboucher sur autre chose que ce qui était attendu voire, ce qui est plus grave mais tout aussi respectable, sur rien. Les chercheurs ont raison de s’opposer à ces initiatives gouvernementales. Mais ceux qui travaillent sur des professions sont pris à contrepied : après des années de critique de l’autonomie, suivant en cela les interactionnistes, ils tentent de la défendre. A mes yeux, cela constitue aussi une invitation forte à changer les perspectives sociologiques.
 

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15/10/11 09:13
pour aller plus loin : http://www.metropolitiques.eu/Profession-architecte.html

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