Au nom de quoi devrais-je m'abstenir de penser que les oeuvres de Bach ou Mozart sont infiniment plus profondes, plus riches et plus précieuses à tous égards que le tambourin ou le flûtiau de ce que Lévi-Strauss appelle les "sociétés sauvages" ? Un tel jugement de valeur n'implique nulle xénophobie, pas davantage la moindre volonté colonisatrice ou impérialiste, simplement l'expression d'un choix dont on voit mal au nom de quelle morale débile il devrait être interdit. 
Luc Ferry, Le Figaro, le 9 février 2012.
Bientôt de nouveaux résultats !
Florent Champy vient de publier La sociologie des professions dans la collection Quadrige aux Puf. Nous l’interrogeons à propos de son livre.
nonfiction.fr : Comment est-ce qu’on en vient, après des travaux surtout consacrés à l’architecture, à écrire un manuel de sociologie des professions ?
Florent Champy : Il y a bien une continuité. J’avais conclu un petit livre sur les architectes en parlant d’un risque de déprofessionnalisation, du fait d’une division croissante du travail et d’interférences nombreuses d’autres acteurs avec leurs décisions. Mais un collègue, Daniel Benamouzig, a alors attiré mon attention sur une difficulté : je n’avais pas dit en quoi consiste le professionnalisme des architectes : que font-ils que d’autres, par exemple des ingénieurs ou des promoteurs, ne font pas ? C’était un vrai problème : il aurait été plus rigoureux de répondre d’abord à cette question, puis de parler seulement ensuite des menaces sur l’activité des architectes, car cela aurait permis de cerner plus précisément la portée des changements dans la division du travail. Touchent-ils au cœur de l’activité, ou sont-ils plus anecdotiques ? Mais pour plusieurs raisons, la sociologie actuelle des professions n’est pas à l’aise avec ce thème de la spécificité du travail des professionnels. Elle n’a pas d’outil pour la décrire, étant plutôt portée à étudier toutes les activités de la même façon. Les menaces qui pèsent sur l’autonomie de certains professionnels (pas seulement les architectes, nous y reviendrons) ont donc constitué une invitation à changer de cadre de pensée. C’est comme cela qu’a commencé l’inventaire critique des théories des professions qui constitue une part important de ce petit livre.
nonfiction.fr : Vous expliquez que le domaine est clivé, historiquement, entre une définition fonctionnaliste et des critiques, issus avant tout de l’interactionnisme, qui se sont employés à la dénigrer. Pouvez-vous dire les principales dimensions sur lesquelles ces approches s’opposent ?
Florent Champy : Un des objectifs du livre est de mettre en relief des antinomies entre les conceptions fonctionnalistes et interactionnistes des professions, c'est-à-dire des oppositions qui semblent insurmontables. Il y en a trois. Selon la définition que les fonctionnalistes en ont donnée, seuls les métiers prenant en charge des activités qui supposent la maîtrise de savoirs de haut niveau sont des professions. Mais les interactionnistes ont fait remarquer que des métiers qui ne sont pas considérés comme des professions utilisent aussi des savoirs qui peuvent être ésotériques, à l’instar des plombiers, par exemple. Ils affirment donc qu’il n’y a pas de différence entre le travail des professions, au sens des fonctionnalistes, et celui d’autres métiers. C’est ce qu’on peut appeler l’antinomie de la spécificité. C’est la plus importante : fonctionnalistes et interactionnistes ne parlent vraiment pas de la même chose quand ils parlent de professions, et c’est bien pourquoi le domaine, clivé, ne permet pas de cumulativité entre leurs travaux. La deuxième antinomie porte sur l’unité des professions : les fonctionnalistes s’attachent à la faire ressortir, par exemple à travers le thème de l’identité commune à tous les médecins, tandis que les interactionnistes insistent tellement sur ce qui est susceptible de différencier et de séparer les membres d’une même profession qu’ils perdent de vue la possibilité même d’une unité. La dernière antinomie porte sur les statuts, c'est-à-dire sur les protections et sur l’autonomie qui ont été données aux professions au sens fonctionnaliste pour mener leur travail. Par exemple, le travail des médecins ne peut être contrôlé et jugé que par d’autres médecins. Pour les fonctionnalistes, ces statuts et ces protections sont nécessaires à la conduite du travail, et s’expliquent donc par leur fonction sociale. Pour les interactionnistes, ce sont les résultats contingents de luttes motivées par la recherche de prestige et d’avantages économiques.
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