On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

Le titre est alléchant et le contenu semble prometteur. L'auteur, ancien compagnon de recherche et d'écriture de Pierre Bourdieu, avec qui il officiait au Centre de Sociologie Européenne puis dans le cadre de la revue Actes de la recherche en sciences sociales, tente depuis sa rupture – partielle - avec cette école sociologique critique de la dépasser afin de développer ce qu'il a nommé, avec ses collègues du Groupe de sociologie politique et morale de l'Ecole des hautes études en sciences sociales, une sociologie pragmatique de la critique. Cet ouvrage réunit trois exposés, développés en six chapitres, donnés fin 2008 au cours de plusieurs cycles de conférences.
Une critique qui trouve écho
La production intellectuelle de Luc Boltanski s'expose et s'exporte dans différents champs comme celui de la politique et récemment au sein de la Société Louise Michel , un nouveau think thank fondé en 2009 et lié au NPA . Cette boite à idées, accolée à cette partie de la gauche dite radicale (la gauche de la gauche, la gauche de gauche, etc.), est-elle réellement nécessaire quand on lit sous la plume de l'auteur que dans " l'histoire sociale du mouvement ouvrier, les révoltes du passé n'ont jamais attendu pour se manifester avec éclat que leur soit présentée une " alternative " dessinée dans tous ses détails, sur le modèle de ce genre littéraire et philosophique que l'on appelle " l'utopie ". On peut dire, au contraire, que c'est toujours à partir de la révolte qu'a pu surgir quelque chose comme une " alternative " et non l'inverse " ? Le programme sociologique de Luc Boltanski consiste à se réapproprier et de repenser, sous un jour nouveau est-il annoncé, un ensemble de concepts (critique sociale, domination, exploitation, aliénation, relations de pouvoir, valeur, idéologie, justice, déterminisme, autonomie, structure, action, pratique, etc.) pour, toujours selon l'auteur, contribuer au renouvellement actuel des pratiques de l'émancipation et tenter de surpasser (par sa gauche) la sociologie critique bourdieusienne, c'est-à-dire " à la fois en opposition (…) et avec la visée d'en poursuivre l'intention fondamentale " .
La sociologie et la critique sociale
La problématique de savoir si la sociologie, considérée dans un cadre scientifique normatif, doit être exclusivement descriptive et neutre ou participer à la critique sociale, c'est-à-dire être active (militante) et impliquée, ne recueille pas l'unanimité d'accords et pose bien des questions aux sociologues . A ce niveau, Luc Boltanki, tentant " de clarifier la relation entre sociologie et critique et [examinant] la façon dont elles pourraient converger dans des formations de compromis qui ne sont jamais exemptes de tensions " se range indubitablement du côté d'Emile Durkheim, pour qui la sociologie ne vaudrait pas une heure de peine si elle n'était que spéculative . Luc Boltanski en actualise la formulation, considérant que " la sociologie serait une étrange activité si, par une sorte de pudeur déplacée ou de frilosité, elle s'interdisait une pratique qui contribue à un tel degré à la détermination de son objet. A force de vouloir mettre à distance le monde social, comme pour le dominer de l'extérieur, elle se priverait elle-même de ce qui lui donne une assise sociale " . Le sociologue a l'impératif catégorique d'agir et de participer au mouvement de la critique des " sociétés démocratiques-capitalistes occidentales " et " les théories critiques ont pour spécificité de contenir des jugements critiques sur l'ordre social que l'analyste assume en son nom propre, abandonnant ainsi la prétention à la neutralité " .
De timides avancées
La première salve critique de Luc Boltanski a pour cible les concepts de pouvoirs (les relations de pouvoir) et de dominations sociales (dont les institutions constituent un objet central). A ce niveau d'analyse et de développement théorique, il n'y a fondamentalement rien de bien neuf depuis les travaux de Pierre Bourdieu (sur l'autonomie de la critique, la réflexivité, le dévoilement, la métacritique , l'illusion, la méconnaissance des agents, l'intériorisation, les dispositions, les structures, etc.) qui puisse accélérer et " ouvrir la voie de la Grande Critique " . Et savoir que " la dépendance de la critique à l'égard de la sociologie a pour corollaire la dépendance de la sociologie à l'égard de la critique " ne semble pas être une révolution.
Si, selon Luc Boltanski, la sociologie critique de type bourdieusienne semble avoir eu des manquements et des effets démoralisateurs (agents dépendants, passifs, baignés d'illusions et de quasi-fatalité/déterminisme, etc.), malgré le fait qu'elle a été " sans doute l'entreprise la plus audacieuse jamais menée pour tenter de faire tenir dans une même construction théorique à la fois des exigences très contraignantes encadrant la pratique sociologique et des positions radicalement critiques " , la sociologie pragmatique de la critique de type boltanskienne a pour objectif de combler ces lacunes, de surmonter et dépasser cette sociologie critique, en y intégrant les capacités et l'action pratique des acteurs, à la fois raisonnables et révoltés, en vue de leurs émancipations " faisant passer les dominés d'un état fragmentaire à un état collectif " , transformant " des peines et des rêves en revendications et en attentes " . Il s'agit pour l'auteur, depuis plus de vingt ans, de " prendre des distances avec la sociologie critique et à chercher à aborder la question de la critique par une autre voie – celle d'une sociologie pragmatique de la critique " , de " poursuivre et même amplifier l'ancrage dans une sociologie empirique rigoureuse (…) en offrant de meilleures descriptions de l'activité des acteurs en situations " , soit " relancer la critique, en l'arrimant solidement à la réalité sociale " . Travail classique de la sociologie.
Une sociologie militante
En prônant " l'éternel chemin de la révolte " , certes peu courant dans les ouvrages de sociologie, Luc Boltanski termine son ouvrage par un appel aux acteurs, plus particulièrement aux dominés, contre le capitalisme en souhaitant " rendre au mot de communisme – devenu imprononçable- une orientation émancipatrice que lui ont fait perdre des décennies de capitalisme d'Etat et de violence révolutionnaire " . Est-on encore dans la sociologie ? Ou dans une " sociologie scientifique " liée à un idéal de communisme révolutionnaire, si ce n'est plus sûrement à l'anti-capitalisme ? Y verrait-on le retour du spectre du " communisme scientifique " dans les sciences sociales ? A la fin de l'ouvrage, on regrette de ne pas y avoir pas trouvé un éclairage novateur sur le monde social. ![]()
8 commentaires
Georges Maloine
"Je ne suis pas sûre que l'objet du livre soit bien compris ici. Il s'agit de tenter de construire un nouveau paradigme sociologique en dépassant à la fois la sociologie critique et la propre approche de l'auteur formulée au tout début des années 1990 qui envisageait non plus de "dévoiler" les logiques de dominations à l'oeuvre dans la société mais d'analyser les ressorts de la critique exprimée par ses membres, considérant que les acteurs de la société étaient eux-aussi en mesure de se saisir de problèmes de justice."
Alors que dans la critique il est écrit :
"la sociologie pragmatique de la critique de type boltanskienne a pour objectif de combler ces lacunes, de surmonter et dépasser cette sociologie critique, en y intégrant les capacités et l'action pratique des acteurs, à la fois raisonnables et révoltés, en vue de leurs émancipations " faisant passer les dominés d'un état fragmentaire à un état collectif " , transformant " des peines et des rêves en revendications et en attentes " . Il s'agit pour l'auteur, depuis plus de vingt ans, de " prendre des distances avec la sociologie critique et à chercher à aborder la question de la critique par une autre voie – celle d'une sociologie pragmatique de la critique " , de " poursuivre et même amplifier l'ancrage dans une sociologie empirique rigoureuse (…) en offrant de meilleures descriptions de l'activité des acteurs en situations " , soit " relancer la critique, en l'arrimant solidement à la réalité sociale " ."
Inutile d'aller plus loin, vous n'avez pas lu cette critique !
Que dire de cette introduction :
"Où est la "critique" construite dans ce copié-collé à la pénible lecture de quelques phrases du livre"
Vous n'avez jamais écris de mémoire avec des copiés-collés de citations ?
Et la la pénible lecture de quelques phrases du livre, c'est pour dire que Luc Boltanski a des phrases pénibles ?
Inrock
Le sociologue Luc Boltanski repart au combat
Le nouvel essai de Luc Boltanski n’aura probablement pas le retentissement considérable du Nouvel Esprit du capitalisme, qu’il avait cosigné avec Eve Chiapello il y a dix ans. Pourtant, les deux livres se complètent l’un l’autre : De la critique constitue le volet méthodologique du premier, et surtout sa traduction politique, qui était restée implicite et comme en suspens. Bref, on tient un manuel très savant de combat théorique à l’usage des militants de gauche pour qu’ils fassent le lien, décisif aux yeux de Boltanski, entre lutte contre l’exploitation capitaliste et pratique de l’émancipation.
Au passage, il renoue avec la sociologie critique de son maître Pierre Bourdieu, mort en 2002, dont il s’était éloigné au début des années 80. Il y a bien un nouvel esprit du capitalisme, nous dit le sociologue, qui va de pair avec une forme inédite de domination dans laquelle les institutions démocratiques, en dépit de leur neutralité proclamée, jouent un rôle central. Rencontré à Paris, il explique : “La question de la domination est la question politique par excellence, liée évidemment à celle des institutions qui sont censées mettre un terme au conflit, à la dispute, bref, à la violence. Dans une bonne société, les institutions sont sans arrêt contrebalancées, interrogées et même menacées par la critique. Or, il faut parler de domination lorsque les institutions favorisent l’exploitation de certains au profit de certains autres.”
Boltanski ne pense certes pas que l’on vit dans une société bâillonnée ou autoritaire, il avance juste que la critique n’a pas de prise sur la réalité, ce qui est un phénomène nouveau : “Dans ce mode de domination démocratique, l’argument principal c’est le changement. Il faut vouloir le changement, l’accompagner, puisqu’il serait inexorable – comme ne cessent de nous le répéter les sciences sociales et les autres sciences dites exactes. Fondé sur l’expertise et le management, ce régime de domination se veut modeste et procède par interventions ponctuelles avec une précision chirurgicale. C’est un peu le programme du Guépard (l’oeuvre de Giuseppe Tomasi – ndlr), tout changer pour que rien ne change !”
Se déplaçant sur le terrain des institutions, la critique sociale de Luc Boltanski se fait radicale. La lutte contre l’exploitation raterait sa cible si elle ne s’accompagnait de la désacralisation de l’Etat : “L’Etat démocratique continue de jouer un rôle central dans le maintien de l’asymétrie entre les classes dominantes et les classes dominées. L’une des erreurs de la gauche française des vingt dernières années a été d’opposer le méchant néolibéralisme au bon Etat. D’une part, c’était oublier que le problème n’est pas le libéralisme mais le capitalisme et, d’autre part, que le capitalisme a toujours eu partie liée avec l’Etat.”
La fureur “désacralisante” de Boltanski ne s’arrête pas à l’Etat et vise les lois elles-mêmes, qui peuvent également être changées : “Je n’ai rien contre la légalité, mais elle n’est pas sacrée non plus. Le travail actuel d’émancipation requiert une réflexion profonde sur la règle, la loi étant une dimension de la règle – mais ce n’est pas la seule.” Politiquement, le sociologue participe au club de réflexion Louise-Michel, proche du NPA de Besancenot : “Comme beaucoup de gens, je pense qu’il faut donner un sens nouveau au communisme, car l’exigence de partage, de mise en commun, reste absolument d’actualité. Je donne ainsi des arguments à la révolte contre la domination, car la révolte, comme dit Nietzsche, est un coup de marteau sur la réalité pour l’ouvrir à des choses qu’elle n’est pas encore prête à accueillir.”
Jean-Baptiste Marongiu
zazie
Camomille
Céki
Un intervenant ici l'a trouvé sans peine.
Céki n'est pas une "usurpation d'identité", mais un pseudonyme et ce n'est en aucun cas un acte condamnable.